Les Québécois sont des Canadiens
(non pratiquants)

J’assistais récemment à un service funèbre. Comme bon nombre de gens autour de moi, je me levais quand il fallait le faire, m’assoyais ou m’agenouillais. L’homme n’est grand qu’à genoux, comme disait Péguy.

Comme la plupart des gens autour de moi, je me fiais... aux gens autour de moi, tel un borgne suit un aveugle. Chaque changement de posture s’accompagnait d’un moment d’hésitation, chacun vérifiant autour de lui le mouvement que semblait prendre l’ensemble, dans une sorte de ballet incertain et maladroit du plus grand comique. Certains ne prenaient pas de chance et essayaient toutes les positions successivement jusqu’au moment où ils pensaient avoir trouvé celle qui convenait, quitte à induire tout le monde en erreur.

À un certain moment, je me rendis compte qu’un homme à l’air religieux, bien qu’habillé en civil, se tenait dans le chœur, seul avec lui-même, face à l’auditoire. Il suivait la cérémonie dans un livre mais ne participait d’aucune façon au rite. De toute évidence, il était là pour marquer le pas. Il suffisait de calquer mon comportement sur le sien, et le tour serait joué. Je pris donc mon air de celui-qui-sait (j’ai été prof pendant trente ans) et fis signe de la tête aux gens autour de moi (enseigner consiste souvent à affirmer avec autorité ce que les autres ignorent encore): tout ira bien, faites comme moi.

À l’évidence, la plupart des gens n’avaient pas mis les pieds à l’église depuis leur baptême, leur mariage ou le dernier enterrement (pas le leur, bien entendu!). Peu avaient la science du debout-à genoux-assis. Je me mis à réfléchir sur leurs convictions religieuses. Des chrétiens non pratiquants. Des gens qui, comme moi, n’y croient tout simplement plus, mais qui, le temps venu, miment par obligation et sans grande ferveur le comportement des voisins qui font eux aussi exactement la même chose.

Au moment de la communion: grand remue-ménage. Je remarquai Untel, l’air tout à fait pieux, en train de se rendre communier. «Ma foi, fis-je remarquer à ma blonde, as-tu vu Untel? Non mais, c’est pas possible, c’est le représentant syndical arnarcho-socialiste Untel! Blasphémateur invétéré, athée convaincu! — T’en fais pas, chuchota-t-elle, il doit avoir quelqu’un à impressionner. Sûrement un geste politique.»

Je pensai au mort. Je le connaissais bien, puisque c’était un ami. Je ne lui connaissais aucune conviction religieuse, aucune pratique. Fort heureusement pour lui, les bouffonneries debout-à genoux-assis étaient terminées; il passerait l’éternité couché. Mais pourquoi un service religieux? Pourquoi durant toute une vie agir selon des convictions (ou sans) et, au dernier moment, choisir un rite religieux auquel, visiblement, on n’a jamais adhéré, passé l’enfance? Pour ne pas prendre de chance. Puisqu’on est baptisés, tout ça... qu’on a toujours été catholiques dans la famille, ça serait peut-être mal vu, voyez-vous... on ne sait jamais... Mieux vaut, s’il y a une vie éternelle, se rappeler de son passeport catholique avant le moment du départ.

Amen.

Cela me rappela autre chose, et je pensai tout de suite: comportement québécois typique. Baptisés catholiques, mais croyant à la réincarnation. Libéraux à Ottawa, péquistes à Québec. Contre les fusions forcées, mais votant pour un maire pro-fusion et pour les conseillers «contre-fusion» (question d’équilibre, voyons). Élisant un bon gouvernement (tout en sachant qu’il n’y aura pas de référendum); votant oui quand il faut voter oui (de toute façon les sondages donnent le non gagnant); votant non quand il faut voter non (les Canadiens nous aiment tant). Sans grande ferveur ni conviction profonde, dans un sens comme dans l’autre.

Les Québécois, me demandai-je, voteront-ils jamais pour l’indépendance qu’ils préférent appeler prudemment «souveraineté-association» (avec ou sans le trait d’union!), «fédéralisme renouvelé» ou «société distincte»? Chercheront-ils quelqu’un autour d’eux pour savoir s’il faut s’asseoir, s’agenouiller ou se tenir debout?

Non, au moment suprême, ils se souviendront de leur passeport canadien. Comme l’a si bien dit Jean Paré: «les Québécois sont des Canadiens non pratiquants».