Jassistais récemment à un service funèbre. Comme bon nombre de gens autour de moi, je me levais quand il fallait le faire, massoyais ou magenouillais. Lhomme nest grand quà genoux, comme disait Péguy.
Comme la plupart des gens autour de moi, je me fiais... aux gens autour de moi, tel un borgne suit un aveugle. Chaque changement de posture saccompagnait dun moment dhésitation, chacun vérifiant autour de lui le mouvement que semblait prendre lensemble, dans une sorte de ballet incertain et maladroit du plus grand comique. Certains ne prenaient pas de chance et essayaient toutes les positions successivement jusquau moment où ils pensaient avoir trouvé celle qui convenait, quitte à induire tout le monde en erreur.
À un certain moment, je me rendis compte quun homme à lair religieux, bien quhabillé en civil, se tenait dans le chur, seul avec lui-même, face à lauditoire. Il suivait la cérémonie dans un livre mais ne participait daucune façon au rite. De toute évidence, il était là pour marquer le pas. Il suffisait de calquer mon comportement sur le sien, et le tour serait joué. Je pris donc mon air de celui-qui-sait (jai été prof pendant trente ans) et fis signe de la tête aux gens autour de moi (enseigner consiste souvent à affirmer avec autorité ce que les autres ignorent encore): tout ira bien, faites comme moi.
À lévidence, la plupart des gens navaient pas mis les pieds à léglise depuis leur baptême, leur mariage ou le dernier enterrement (pas le leur, bien entendu!). Peu avaient la science du debout-à genoux-assis. Je me mis à réfléchir sur leurs convictions religieuses. Des chrétiens non pratiquants. Des gens qui, comme moi, ny croient tout simplement plus, mais qui, le temps venu, miment par obligation et sans grande ferveur le comportement des voisins qui font eux aussi exactement la même chose.
Au moment de la communion: grand remue-ménage. Je remarquai Untel, lair tout à fait pieux, en train de se rendre communier. «Ma foi, fis-je remarquer à ma blonde, as-tu vu Untel? Non mais, cest pas possible, cest le représentant syndical arnarcho-socialiste Untel! Blasphémateur invétéré, athée convaincu! Ten fais pas, chuchota-t-elle, il doit avoir quelquun à impressionner. Sûrement un geste politique.»
Je pensai au mort. Je le connaissais bien, puisque cétait un ami. Je ne lui connaissais aucune conviction religieuse, aucune pratique. Fort heureusement pour lui, les bouffonneries debout-à genoux-assis étaient terminées; il passerait léternité couché. Mais pourquoi un service religieux? Pourquoi durant toute une vie agir selon des convictions (ou sans) et, au dernier moment, choisir un rite religieux auquel, visiblement, on na jamais adhéré, passé lenfance? Pour ne pas prendre de chance. Puisquon est baptisés, tout ça... quon a toujours été catholiques dans la famille, ça serait peut-être mal vu, voyez-vous... on ne sait jamais... Mieux vaut, sil y a une vie éternelle, se rappeler de son passeport catholique avant le moment du départ.
Amen.
Cela me rappela autre chose, et je pensai tout de suite: comportement québécois typique. Baptisés catholiques, mais croyant à la réincarnation. Libéraux à Ottawa, péquistes à Québec. Contre les fusions forcées, mais votant pour un maire pro-fusion et pour les conseillers «contre-fusion» (question déquilibre, voyons). Élisant un bon gouvernement (tout en sachant quil ny aura pas de référendum); votant oui quand il faut voter oui (de toute façon les sondages donnent le non gagnant); votant non quand il faut voter non (les Canadiens nous aiment tant). Sans grande ferveur ni conviction profonde, dans un sens comme dans lautre.
Les Québécois, me demandai-je, voteront-ils jamais pour lindépendance quils préférent appeler prudemment «souveraineté-association» (avec ou sans le trait dunion!), «fédéralisme renouvelé» ou «société distincte»? Chercheront-ils quelquun autour deux pour savoir sil faut sasseoir, sagenouiller ou se tenir debout?
Non, au moment suprême, ils se souviendront de leur passeport canadien. Comme la si bien dit Jean Paré: «les Québécois sont des Canadiens non pratiquants».