La jeunesse

La vie à Paris à l'époque de Rodin
Jean-Baptiste Rodin et sa femme Marie Cheffer s'installent à Paris au numéro 7 de la rue de l'Arbalète, angle Mouffetard en 1832. Trois enfants naissent de cette union : Maria, trois ans l'ainée d'Auguste, né le 12 novembre 1840 à midi et Anna-Olympe, née quatre ans plus tard et qui mourra à l'âge de quatre ans.

Ancien frère convers, Jean-Baptiste Rodin est d'abord fonctionnaire de police puis inspecteur au commissariat de la Sorbonne.

Il est chargé de la répression de la prostitution et de la petite délinquance. La nuit, les rues du quartier ne sont pas sûres, vagabonds et coupe-gorge côtoient les filles publiques. Misère, désordre et violence.

Victor Hugo écrit Les Misérables en 1862 décrivant la situation du peuple que connut Jean-Baptiste et qui n'est pas de tout repos. Les Misérables, ce n'est pas tout à fait Le charme discret de la Bourgeoisie, et La Comédie humaine de Balzac (1842) n'est pas le Déclin de l'empire...

Le quartier qu'habitent les Rodin est le théâtre des scènes dramatiques du soulèvement populaire en 1848; le petit Auguste a huit ans et entend les coups de feu, sans trop comprendre.

Son père est inquiet pour la sécurité de ses enfants qui risquent une balle perdue sur le chemin de l'école. Même si sa condition sociale de petit salarié devrait plutôt le placer du côté des insurgés, Jean-Baptiste est astreint au contrôle des rues et à la répression. Il est partisan de l'ordre. Madame mère est pour sa part une fervente catholique et croit aux vertus de la prière.

Le petit Auguste est malingre, chétif. Cheveux châtain-roux, presque rouges à la naissance. Yeux gris-bleu très pâles. Adulte, Rodin portera une barbe rouge carotte; à 5'4", il sera de taille moyenne (pour un français de l'époque), petit, d'après les standards américains. Tête massive sur un corps trapu, grandes mains, grands pieds.

Enfance
Truman Bartlett, premier biographe de Rodin, rapporte un souvenir d'enfance du sculpteur :

À l'âge de cinq ans, le jeune Auguste regardait sa mère en train de faire frire des beignets. La pâte était d'abord roulée comme de la pâte à tarte, puis découpée dans des formes plus ou moins fantaisistes avant d'être jetée dans l'huile bouillante.

Ces formes pleines d'imagination attirèrent l'attention du garçon qui demanda à sa mère de le laisser faire quelques « bonshommes » à frire. Elle accepta et il se mit aussitôt à les faire si grands qu'il n'y aurait pas eu assez de pâte pour en faire beaucoup ni assez de place dans le chaudron pour les contenir entièrement.

Sa mère le pressa de couper court à son ambitieuse carrière de sculpteur de pâte.

Aussi curieux qu'il puisse paraître, l'événement n'est pas sans drôlerie ni sans signification, car quand les bonshommes furent frits, la pâte ainsi torturée par l'huile bouillante leur fit prendre des attitudes curieuses et étonnantes qui firent s'esclaffer la mère et l'enfant.

Parallèlement, l'événement laissa à Rodin le souvenir indélébile du premier spectacle des extraordinaires mouvements que peuvent prendre des figures humaines, fussent-elles faites de pâte à beigne.

Comme le souligne par ailleurs Frederic V. Grunfeld dans son excellente biographie de Rodin : Rodin, A biography, tout bon psychanalyste reconnaîtrait dans cet événement un « souvenir-crible » c'est-à-dire un souvenir inoffensif conservé à l'âge adulte et qui dissimule des expériences refoulées ou oubliées qui furent cruciales pour le développement de l'enfant. Nul doute que cet événement, survenu dans la tendre enfance de Rodin, est précurseur de son talent de modeleur.

Très myope dès l'enfance, ses professeurs le trouvent dyslexique, il a l'apprentissage lent, ne voit rien au tableau et se désintéresse de l'école, surtout des mathématiques.

Son père est un homme autoritaire mais réaliste qui croit à la volonté, à la force, à l'énergie et au travail, principes qu'il essaye sans succès d'inculquer à son fils Auguste, qu'il considère comme une poire molle. Déçu par les résultats scolaires du fils, le père décide d'envoyer l'enfant en pension chez son frère Hippolyte. Il y reste deux ans, à s'ennuyer.

Auguste aurait aimé la biologie, l'étude des plantes mais préfère tout compte fait dessiner, au grand enchantement de ses petits camarades. Il dessine partout et toujours et rêve de devenir orateur, sans doute pour vaincre sa timidité qui l'empêchera toute sa vie de parler en public. Il ne sera jamais fin causeur.

Jeunesse
Rodin se demande pourquoi il ne voit pas comme les autres. À l'adolescence, sa myopie est découverte, par hasard par un professeur. La main remplacera l'oeil. Encouragé par sa soeur et sa tante Thérèse, Auguste veut faire du dessin. « Faire du dessin? » sursaute son père, et « devenir un de ces artistes ratés et maudits, incapables de subvenir à leurs besoins et traînant dans les rues pour finir dans les commissariats pour vagabondage? » Traduction québécoise : finir drogué, sur le B.S. et dans les pages de photo-police !

Le père finit par se laisser convaincre par sa fille Maria et dans une lettre à Auguste (14 ans) il déclame :

« ...qu'un jour à venir on puisse dire de toi comme de ces grands hommes, l'artiste Auguste Rodin est mort, mais il vit pour la postérité présente, future et à venir (sic). C'est ainsi qu'après la mort on vit. C'est ainsi que l'histoire vous fait vivre dans les siècles à venir. Courage, courage... La postérité vous rend témoignage. Auguste Rodin n'est plus mais il vit dans nos coeurs et il n'est pas mort ».

Bref, mieux vaut être mort et célèbre que vivant et raté !

Il fréquente la Petite école, de nos jours l'école des arts décoratifs, pour apprendre le métier. Il obtient une médaille de bronze en première année de modelage à 15 ans et une médaille d'argent en deuxième de dessin.

Il découvre le modelage, l'extase :

« Je fis des morceaux séparés, bras, têtes, pieds, puis j'attaquai la figure entière. Je compris l'ensemble d'un seul coup; je le modelai aussi bien que je le fais aujourd'hui. J'étais en extase. »

Suite à la découverte de gravures reproduisant les sculptures de Michel-Ange, il décide d'être sculpteur. Il mène une vie studieuse et austère, frugale. Prends des cours du soir.

Lecocq de Boisbaudran, un de ses professeurs, lui enseigne la méthode de dessin de mémoire, méthode qui lui sera très utile toute sa vie. Myope, il apprend à traduire la vision banale par le filtre du regard intérieur. Il faut copier ce que l'on voit, il n'y a pas de recette pour embellir la Nature.

Il est refusé trois fois de suite à l'examen d'entrée de l'École des beaux-arts, au grand étonnement de ses camarades. La carrière, il en est bien conscient, passe cependant par cette école.

Plus tard il sera fier d'avoir échappé à cet enseignement :

« Où ai-je compris la sculpture ? Dans les bois, en regardant les arbres; sur les routes, en observant la construction des nuages; dans l'atelier, en étudiant le modèle; partout excepté dans les écoles. » « La Nature est un grand maître. »

Le paradoxe Rodin : autodidacte et fier de l'être, se méfiant des influences mais toujours à la recherche infructueuse d'un maître véritable bien qu'incapable de le reconnaître s'il vient à le rencontrer (Barye et Carpeaux).

Débuts de carrière

De 18 à 22 ans Rodin trouve de l'emploi chez différents sculpteurs ou entrepreneurs-maçons. Il y travaille comme mouleur, ornemaniste, crée des modèles en joaillerie, en ébénisterie, perfectionne tous les métiers et acquiert la conviction du travail bien fait, des choses bien fabriquées, meubles, ustensiles, etc.

C'est chez un de ces employeurs (Roubaud) qu'il rencontre Constant Simon qui lui fait une remarque qui va bouleverser sa compréhension du l'art du modelé.

Un jour qu'il était occupé à façonner dans la glaise un chapiteau orné de feuillage Simon lui dit :

« -Rodin, tu t'y prends mal. Toutes tes feuilles se présentent à plat. Voilà pourquoi elles ne paraissent pas réelles. Fais-en donc qui dardent leur pointe vers toi, de sorte qu'en les voyant on ait la sensation de la profondeur... ...ne considère jamais une surface que comme l'extrémité d'un volume, comme la pointe plus ou moins large qu'il dirige vers toi. »

C'est Simon également qui lui inculque la façon d'aborder la sculpture en établissant d'abord les grandes lignes de construction, les grands plans de la figure. Rodin dira :

« Accentuez vigoureusement l'orientation que vous donnez à chaque partie du corps, à la tête, aux épaules, au bassin, aux jambes. L'art réclame de la décision. C'est par la fuite bien accusée des lignes, que vous plongez dans l'espace et que vous vous emparez de la profondeur. Quand vos plans sont arrêtés, tout est trouvé. Votre statue vit déjà. »

C'est cette vision claire de la structure de l'objet et la rapidité d'exécution qui ont fait le succès de Rodin.

Il n'en demeure pas moins que l'ambition de Rodin reste de partir à son compte.

Premier portrait, première réaction
À cette époque, Rodin prend l'habitude de travailler pour lui-même, tôt le matin avant ses heures d'employé et tard le soir, revenu à la maison. Soit de quatorze à seize heures de travail au total par jour, six jours par semaine, toute sa vie durant.

C'est à ce moment qu'il exécute sa première sculpture, portrait de son père sur le modèle d'un bronze antique. Son père est déçu de son menton rasé et de sa tête dégarnie et sa réaction inaugure la longue série de réactions négatives de ses modèles ou clients durant toute sa vie.

« C'est donc une rude bataille à livrer que d'éxécuter un bon buste. Il importe de ne pas faiblir et de rester honnête vis-à-vis soi même. Tant pis si l'oeuvre est refusée ! Tant mieux plutôt : car le plus souvent, c'est la preuve qu'elle est pleine de qualités... ...la sincérité artistique n'engendre que peur de la vérité chez le modèle, parce qu'il est très rare qu'un homme se voie tel qu'il est, et, même s'il se connaît, il lui est désagréable qu'un artiste le représente avec sincérité. »

Maria
Rodin a pour sa soeur un très grand amour. C'est elle qui le défend auprès de son père autoritaire, c'est elle qui le sermonne à l'occasion, l'exhortant, par exemple, à revenir à la religion quand il veut quitter la famille pour vivre sa vie de jeunesse, influencé par des mauvaises lectures de Victor Hugo et de Lamartine.

Barnouvin, un ami d'Auguste, vient à la maison et fait le portrait de Maria. Lors des séances de pose, il se crée petit à petit un climat d'intimité entre eux, climat que Maria interprète mal et quand Barnouvin annonce son mariage (avec une autre), Maria est inconsolable et tombe en dépression.

Elle rentre au couvent et y reste deux ans. Elle n'en sort que pour venir mourir à la maison à l'âge de 24 ans, atteinte d'une péritonite.

Rodin est à son tour inconsolable, ne mange plus, perd tout goût pour son travail. Ses parents craignent pour son équilibre mental. À l'âge de huit ans, il avait déjà perdu une petite soeur; la disparition de Maria crée un nouveau traumatisme. Rodin entre alors chez les Frères du Très Saint Sacrement (décidément les Rodin ont de la suite dans les idées), sous le nom de frère Auguste.

Le père Eymard, supérieur de l'établissement lui confie un atelier au fond du jardin, où il peut s'adonner au modelage.

Il fait le portrait du père Eymard, mais l'oeuvre est encore une fois mal acceptée, le père jugeant que Rodin lui a fabriqué une chevelure suggérant des cornes. L'oeuvre est remisée au grenier.

Ce séjour au couvent, à la recherche du sens de la vie se transforme en quête de la vérité de la Nature, et Rodin consolide sa conviction de la vérité intérieure, par le regard des yeux de l'âme. Ce qui deviendra son credo :

« Quand il (le sculpteur) atténue la grimace de la douleur, l'avachissement de la vieillesse, la hideur de la perversité, quand il arrange la Nature, quand il la déguise, la tempère pour plaire au public ignorant, il crée de la laideur, parce qu'il a peur de la vérité. »

Peut-être Rodin a-t-il hérité du réalisme de son père face au monde de douleur dans lequel il vit ; son attitude qui n'est pas sans parenté avec celle des impressionnistes qui commencent à se manifester le place au premier rang de l'avant-garde. Rodin l'ignore cependant, lui qui veut être accepté par l'establishment.

Après un an de noviciat, Eymard encourage Rodin à quitter le couvent et à entrer dans la vie pour laquelle il est fait, de toute évidence.

Rodin a 23 ans et commence sa vie professionelle en louant son premier atelier.

L'atelier d'un sculpteur au temps de Rodin
Pour gagner leur vie, les sculpteurs de l'époque dépendent principalement des commandes, qu'elles soient de l'État ou de particuliers. On est loin du statut d'artiste libre et solitaire que l'on connaît aujourd'hui (avec les incertitudes financières inhérentes.)Il est clair que le rôle social du sculpteur de l'époque était bien établi comme pourvoyeur d'objets.

En outre, comme le fait remarquer Monique Laurent, Conservateur en chef des Musées Nationaux de France, la position sociale des sculpteurs était au dessous de celle des peintres, en grande partie à cause de la dextérité manuelle (le métier) exigée dans leur travail et de leur utilisation de matériaux considérés comme grossiers, toutes choses incompatibles avec l'idée qu'on peut se faire de « Grands Maîtres ». Toujours selon Monique Laurent, on avait tendance à confondre les sculpteurs avec la masse ouvrière à leur emploi dans une sorte de ségrégation intellectuelle, les empêchant de s'intégrer à la communauté artistique.

À partir de 1860 (Rodin a 20 ans), Paris devint un véritable chantier : il faut construire pour une population qui a doublé en vingt ans de nouveaux hôpitaux, des ponts, des mairies, des théâtres, des écoles etc. C'est de cette époque que datent les grands boulevards parisiens construits sous la direction du baron Haussmann.

Toutes ces constructions exigent le travail de sculpteurs pour l'élaboration de l'ornementation, frises, colonnes, escaliers, statues, monuments etc. Seuls les sculpteurs acceptés au « Salon » annuel peuvent espérer se prévaloir de ces lucratives commandes.

Ces heureux élus, c'est à dire ceux qui avaient l'heur de plaire à l'establishment culturel de l'époque se retrouvent souvent à la tête de véritables petites entreprises artistico-commerciales, dirigeant des dizaines d'employés : ornemanistes, tailleurs de pierre, maçons d'art, mouleurs, surmouleurs, metteurs au points, praticiens, réducteurs, figuristes, assistants, journaliers, secrétaires, sans compter les sous-contractants, fondeurs, polisseurs, patineurs etc.

Il était fréquent à l'époque qu'un projet d'importance, tel un hôtel ou un théâtre, emploie plus d'un sculpteur (avec chacun ses assistants). Un tel était chargé de concevoir et d'exécuter les motifs décoratifs pour la toiture, tel autre les personnages en bronze soutenant le manteau du foyer, tel autre une fontaine etc.

Il était également d'usage dans ces ateliers que le patron fasse exécuter sous ses directives des parties sinon des sculptures entières par des collaborateurs et, les ayant trouvées adéquates, les signe sans autre forme de procès. Les collaborateurs étaient par ailleurs tenus à l'exclusivité de leur travail pour leur patron.

Entre 23 et 40 ans Rodin travaille pour des sculpteurs en vogue et apprend le métier : « Il faut commencer par faire quelque chose avec ses mains. »

 

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