L'avenir et la tradition
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Conférence de Richard Ste-Marie au colloque Les enjeux de l'estampe à l'aube du XXIe siècle
au Musée du Québec, le 2 mars 1996
Conférenciers invités :
Gilles Daigneault. Michèle Grandbois. Françoise Lavoie. Nicole Malenfant. Michel Melot. Richard Ste-Marie. François Vincent. Irene F. Whittome.

Introduction
Ma participation à ce colloque se divise, grosso modo, en deux parties; une première partie que je ferai brève et qui ne semblera pas neuve pour certains d'entre-vous puisqu'elle reprend des idées vieilles de trois ou quatre ans. J'en ai besoin cependant pour mettre la table, pour ainsi dire, à la deuxième partie dans laquelle je parlerai de mon expérience de travail entrepris avec mon ami Claude Jirar depuis le printemps 1995.

Il y a trois ans, le Conseil québécois de l'estampe nous demandait, à Nicole Malenfant et moi, d'entreprendre une réflexion sur certaines nouvelles pratiques en estampe, sur de nouveaux comportements artistiques, de nouvelles stratégies dans les ateliers qui faisaient en sorte que certains de nos membres se sentaient plus ou moins déviants par rapport à l'éthique traditionnelle. De plus, certains créateurs en estampe utilisaient de plus en plus de " nouvelles " technologies, et cette utilisation posait problème. Je mets nouvelles entre parenthèse car elles ne paraîtront nouvelles que si l'on ignore que certaines existent depuis plus de trente ou quarante ans. Dans notre étude commune, ma part de réflexion a porté plus spécialement sur ces technologies.

Les " nouvelles " technologies utilisées par les artistes sont elles du domaine de l'estampe?
L'utilisation du photocopieur, de l'offset d'art et plus récemment de l'infographie posaient donc problème en ce sens que plusieurs se demandaient si ces pratiques pouvaient être assimilées au domaine de l'estampe originale au même titre que les techniques traditionnelles.
La réponse pour nous ne fait aucun doute, les nouvelles technologies de production d'image font partie du champ de pratique de l'estampe parce qu'elles répondent aux quatre conditions essentielles de l'estampe traditionnelle originale.

La matrice
Il y a d'abord le travail sur une matrice. Le créateur en estampe ne travaille pas directement sur la matière comme dans d'autre domaines artistiques mais sur une matrice, ou élément d'impression, et c'est le report de l'image sur un support qui fait que l'oeuvre existe. L'oeuvre existera donc, c'est là le péché véniel en question, quand la première copie sera tirée.

Les caractéristiques propres à la technique
Il existe des effets eau-forte, des effets lithographiques, des effets de sérigraphie, etc., chaque technique possédant un ensemble de particularités que l'artiste essaie de maximiser en quelque sorte. La créativité de l'artiste se situe alors à deux niveau : celui de son intention, de son mobile poétique et celui de la technique dans laquelle il tente d'exceller. C'est ainsi qu'on a vu, dans l'histoire de l'art, de ces champions comme Picasso réussir à renouveler la lithographie dans l'aspect technique même de la chose.

Le report sur le papier et la reproductibilité
Dernières conditions essentielles pour être en présence d'estampe, l'oeuvre est imprimée sur papier, ou sur un support acceptable et elle est reproductible.

L'infographie
Dans tous les cas, l'infographie répond à ces exigences minimales. (Je ne parlerai ici que d'infographie car je connais moins l'offset d'art et la copigraphie, que je ne pratique pas.)

Vous connaissez tous l'existence en eau-forte d'une matrice, cette plaque métallique sur laquelle l'artiste pose d'abord son vernis. Il utilise ensuite une panoplie d'outils spécialisés avec lesquels il traite la plaque; puis il place celle-ci dans l'acide et surveille le développement de la morsure. Le graveur encre enfin son élément d'impression de différentes façons, règle sa presse et obtient une copie. Son travail comporte donc une série de gestes, dont certains très mécaniques, dans une chaîne d'opération.

En infographie, il existe aussi une matrice mais elle est impalpable. Elle consiste dans l'information stockée dans la mémoire de l'ordinateur, sous forme de 0 et de 1, dans un plan qui s'appelle d'ailleurs un plan matriciel. C'est précisément ce plan qui constitue la matrice. On ne peut évidemment pas y toucher ni la voir, mais elle existe bel et bien même si certains diront que les électrons qui la supportent ne sont pas matériels, qu'ils ne sont qu'énergie. Pour le commun des mortels, et pour les besoins de la cause, on conviendra cependant ici qu'ils sont matière impalpable et invisible.

L'infographie partage également avec l'estampe traditionnelle le support de papier, ce qui fait que Nicole Malenfant et moi avons opté pour l'appellation infographie sur papier, pour distinguer cette dernière de l'infographie télévisuelle qui se renouvelle par exemple à une trentaine d'exemplaires, chaque soir au téléjournal, derrière Bernard Derome, ou de l'infographie appliquée au domaine du cinéma que les québécois apprécient avec une évidente fierté, dans le Parc Jurassique.

L'estampe infographique est finalement reproductible. Et je dois dire, dans le cas de mon travail, beaucoup plus facilement que dans celui de l'estampe conventionnelle. À titre d'exemple, j'ai déjà tiré dans une seule journée, une trentaine d'exemplaires d'une lithographie en quatre couleurs (je me suis mis au lit de bonne heure); par contre, l'impression de 500 copies sur mon imprimante ne demandera qu'un seul geste mécanique : avec un doigt j'appuie sur print 500.

Le multiple
L'infographie offre donc des multiples mais le mot multiple prend ici un double sens : celui d'abord de plusieurs exemplaires identiques ou parents, celui ensuite de plusieurs produits, d'allure, de dimensions, de forme, de couleur et de domaines complètement différents. C'est toujours à partir d'une même matrice de base, je le répéterai souvent lors de cet exposé, car c'est important, que Claude et moi avons travaillé, mais cette matrice a donné naissance à tous ces produits différents dont je vais parler aujourd'hui. J'emploie le mot " produit " intentionnellement car dans certains cas on verra qu'il s'agit bien de produits plutôt que d'oeuvres d'art.

Claude Jirar
L'an passé, mon ami Claude Jirar préparait une exposition au Centre national d'exposition de Jonquière. Il travaillait alors sur de grands tableaux ( 30" x 40" ) très gestuels en peignant à mains nues de grandes taches séparées par un axe central divisant symétriquement son tableau en deux. Il peignait surtout en noir et blanc, lui qui depuis plusieurs années était reconnu comme coloriste.

Un jour où nous rendions visite, lui et moi, à mon étudiante Guilaine St-Pierre, il confia à cette dernière qu'il avait remarqué que plusieurs objets naturels, certains bancs de neige, certaines chutes d'eau etc. ressemblaient beaucoup à ses tableaux. Guilaine lui suggéra d'aller voir les chutes de Charny; on était au printemps et à ce moment de l'année, les chutes sont à leur meilleur vue la quantité d'eau et de neige fondante. Claude se mit donc à photographier systématiquement les chutes de Charny, la chute Montmorency et les chutes Sainte-Anne en cadrant évidemment les parties du paysage qui se rapprochaient le plus de ses tableaux. Il manquait cependant à ces photographies la fameuse symétrie de ses tableaux, la nature n'étant pas si symétrique.

Connaissant mon travail en informatique, il me demanda de travailler avec lui pour redonner justement à ces photographies une fausse symétrie grâce à l'ordinateur. Par la suite, il en tirerait des agrandissements noir et blanc et couleur, aux même dimensions que ses tableaux. La juxtaposition de ces photos et des tableaux créeraient finalement une parenté, un dialogue, un échange entre les deux médium.

J'entrepris donc de scanner les photos de Claude.
Je tiens à préciser cependant que ce travail n'est pas ma création, c'est la sienne. J'avais d'ailleurs quelques appréhensions au départ; si certains d'entre-vous connaissent Claude, ils savent qu'il est du genre à être encore en train de humer son verre de vin alors que tout le monde a fini la bouteille. À sa manière, c'est un mystique. En informatique, il y a tellement de décisions à prendre, tant de variété d'effets, tant de choix à faire qu'il aurait peut-être quelques difficultés à se décider. Or (ouf!), dans l'atelier, Claude prend des décisions rapidement, sans tergiverser; et j'avais beau lui proposer tel effet ou tel autre, il me ramenait toujours à son projet central : ses fameuses photographies avec effet de symétrie etc...
Il n'a pas fait le travail lui même de ses mains, en informatique on dirait plutôt de ses doigts; mais j'ai travaillé sous sa direction, devenant en quelque sorte son technicien.

Les 12 incarnations du Parc de Madurai de Claude Jirar
Claude a choisi Parc de Madurai comme titre de l'oeuvre que je vais vous montrer aujourd'hui. ( Il est depuis trois mois en Inde et il me faisait parvenir récemment une lettre de Madurai même. )

Première incarnation : l'image de Parc de Madurai sur l'écran de l'ordinateur.

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L'image Parc de Madurai ( remarquez qu'il s'agit d'une photographie des chutes Sainte-Anne, prise du pont McNicoll, on est loin de Madurai...), l'image de Parc de Madurai commence donc à exister en premier lieu sur l'écran de mon ordinateur. Ce qu'on voit sur l'écran est plutôt une trace de l'image Parc de Madurai. Ce n'est qu'une version parmi d'autres puisqu'il s'agit de changer de moniteur pour obtenir une autre version de couleur et de dimensions un peu différentes. L'écran prend ici un double sens, c'est aussi l'écran de fumée, l'écran qui montre mais qui cache. La version sur écran est une version temporaire d'une image immanente et virtuelle. Virtuelle dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire qui n'existe pas vraiment, qui existe potentiellement, mais qu'on peut actualiser sur l'écran ou sur le papier ou comme vous le verrez de douze façon différentes.

Je les ai appelées les douze incarnations du Parc de Madurai. J'aurais pu tout aussi bien les appeler les douze épiphanies, le mot convient puisque l'épiphanie est l'incarnation d'un être spirituel. L'image informatique étant un être invisible et impalpable, nous ne sommes pas loin de cette définition, mais je crois qu'incarnation plaira à Claude davantage.

Cette version sur écran pourrait agir de façon autonome car on pourrait placer l'ordinateur dans une installation, par exemple, et faire voir ainsi l'image qui ne serait jamais imprimée.

Deuxième incarnation : Parc de Madurai, 1995, infographie noir et blanc sur papier, imprimante LaserWriter Pro 630, 4" x 6", papier Arches satiné 185g. Tirage ouvert.

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Nous avons donc fait subir à la photographie-source toutes sortes de transformations, changements de contraste, étirements etc. Il est à noter que certains effets informatiques détruisent carrément l'aspect photographique, figuratif, de l'image-source; les bancs de neige et l'eau deviennent presque des formes abstraites.

Quand Claude fut satisfait des effets obtenus, je tirai une copie sur mon imprimante Laser. Bien que l'image originale fût en couleurs, elle fut imprimée en noir et blanc. Mon imprimante étant une imprimante noir et blanc, il est difficile d'obtenir autre chose en effet. L'épreuve a été tirée sur un papier Arches 185g., papier réservé d'habitude à la gravure, plus précisément dans ce cas à la sérigraphie, car il offre une surface plus lisse pour l'encre.

Cette épreuve possède donc toutes les caractéristiques d'une estampe originale : elle est le report sur le papier d'une image matricielle grâce à une presse mécanico-électronique, version 1996 de la presse à roue. En outre, les effets produits ici sont intimement liés à la technique utilisée, ( il n'y a pas plus informatique que cela ) et l'image est reproductible. L'épreuve est pour sa part permanente.

N'oublions pas que l'estampe s'est toujours approprié les inventions de l'industrie et du commerce. Souvent sur le tard, il faut bien le dire, en ce sens que quand l'eau-forte n'a plus servi à faire des livres, on l'a utilisée pour faire des gravures et quand la litho n'a plus servi à imprimer des factures et du papier à musique, on en a tiré des oeuvres d'art. Dans le même ordre d'idées, je prétends que d'ici quelques années, quand la photographie sera complètement numérique, pour des raisons écologiques et technologiques, la photographie chimique que l'on connaît aujourd'hui va prendre un essor artistique. C'est, je suppose, dans la nature humaine : l'homme aime les choses désuètes; il voyage en vaisseau spatial mais son grand luxe demeure le bateau à voiles et le feu de bois...

Troisième incarnation : Parc de Madurai, 1995, reproduction couleur, imprimante couleur Xerox Regal, 13,5cm x 18,9cm, papier Hammermill 16M. tirage : 7

Avant de partir pour un séjour de quatre mois aux Indes, Claude avait décidé de fabriquer un portfolio qu'il pourrait apporter avec lui ou offrir en cadeau. L'ouvrage de grande qualité servirait à montrer son travail lors de ses déplacements. Nous avions tout en main pour fabriquer ce livre d'artiste hybride : nous avions des photographies des tableaux de l'exposition de Jonquière et les images originales informatiques dans l'ordinateur. Il s'agissait donc de mettre tout cela ensemble et d'imprimer le tout sur une imprimante de qualité. Mon imprimante n'est qu'une modeste imprimante à trois mille dollars, nous sommes allés dans l'industrie chercher un imprimante ( à cent-dix mille dollars ) qui offrait une meilleure qualité technique et la couleur.

Toutes les infographies en noir et blanc ont été imprimées sans problèmes, de même que les reproductions des tableaux; malheureusement, les infographies en couleur ont connu des difficultés d'ajustement de la couleur.

Le départ de Claude était imminent, et, pour sauver du temps, il décida de prendre des photographies couleurs de ces infographies et de les photocopier. La photocopie de la photographie couleur de Parc de Madurai est certes une reproduction haut de gamme, mais ce n'est pas une oeuvre d'art. De là les problèmes éthiques : dans le même objet, le même livre d'artiste, sont donc réunies des oeuvres originales et des reproductions mais il n'y a pas moyen de discerner lesquelles sont lesquelles. À moins, bien sûr, de se fier à la parole de l'artiste. ( Je reviendrai sur l'éthique un peu plus loin. )

Quatrième incarnation : Parc de Madurai, 1995, infographie couleur sur papier, imprimante Xerox 8900 série 2, 15" x 20", papier Xerox. 1/1

Un peu plus tard, afin d'explorer l'outil, j'ai commandé une sortie sur une imprimante que je ne possède évidemment pas non plus, puisqu'elle coûte près d'un demi million de dollars. Il s'agit en fait d'un photocopieur dont on contourne la fonction copieur pour n'utiliser que la fonction imprimante. Bien sûr, on peut obtenir exactement ce que veut l'artiste sur ces machines mais je vous montre ici une copie très différente de couleur. Cette épreuve mesure 15" x 20", d'une incarnation à l'autre les dimensions vont changer, et c'est une infographie originale. Oeuvre d'art originale certes, mais à l'évidence mauvaise. Claude va peut-être la jeter ou s'en servir comme support pour la retravailler, il ne l'exposera sans doute jamais. Je vous la montre ici pour des besoins de show-business, mais on ne retrouvera pas (parce que mauvaise) cette oeuvre d'art authentique dans une exposition.

Cinquième incarnation : Parc de Madurai, 1995, photographie couleur, 5" x 7",1/2
Sixième incarnation : Parc de Madurai, 1995, photographie couleur, 30" x 40",1/5

Il ne faut pas oublier que pendant tout ce temps Claude voulait produire ses grandes photographies. Toujours à partir de la même matrice, nous avons commandé dans un autre bureau de service un négatif de l'image informatique. Il existe effet des interfaces qui nous permettent d'obtenir ces négatifs photographiques dans les formats usuels, 35mm, 2 1/4 et 4x5.

Voici donc une photographie 5" x 7", développée dans un studio professionnel. C'est donc une photographie originale tirée de la matrice informatique par négatif interposé. Voici ensuite la même, cette fois de dimensions plus grande, 30" x 40", montée sur châssis, celle-là même qui a été installée à côté de ses grands tableaux.

Septième incarnation : publication hybride Claude Jirar, le jeu des différences, 1995, dépliant de 4 pages, 8.5" x 6.375", deux reproductions noir et blanc, deux infographies originales noir et blanc, texte de l'artiste, imprimante LaserWriter Pro 630, papier Hammermill 16M, tirage ouvert, retirable à demande, premier tirage : 125.

Juste un peu avant son exposition, j'ai pensé offrir à Claude un petit cadeau, voyant que j'avais en main tout ce qu'il faut pour entreprendre une publication peu coûteuse qu'il pourrait distribuer aux visiteurs. Cette publication en noir et blanc revient en fait à cinq sous la feuille, ( sans mon travail bien-sûr puisqu'il s'agit d'un cadeau... ). On retrouve dans cette production : le titre de l'exposition, le jeu des différences, une photo de l'artiste, son nom; à l'endos, on retrouve également un texte dans lequel Claude décrit sa démarche artistique comme on le fait généralement dans les publications du genre.

À l'intérieur, quatre images : deux reproductions de ses tableaux et deux infographies originales. En effet, ayant dans l'ordinateur des originaux et des reproductions, je peux mettre en page, côte à côte, originaux et reproductions et imprimer le tout simultanément. Claude et moi avons alors fait un premier tirage de 125. Si le centre d'exposition de Jonquière venait à en manquer, je pourrais faire un retirage sur demande.
À partir d'ici, tout ce dont je vais parler est fictif. Rien de tel n'a été fabriqué mais cela pourrait être fabriqué, toujours à partir de la même matrice.

Huitième incarnation : Parc de Madurai, 1996, vidéo, x minutes x secondes.

Claude pourrait faire une version vidéo de son exposition de Jonquière, non pas en la filmant à l'aide d'une caméra mais en transférant directement les images originales sur une bande vidéo à partir des matrices informatiques. Ces images seraient de première génération, comme celles que je vous ai montrées ce matin.
Cela donnerait un vidéo qui pourrait faire partie d'une installation, par exemple ou qui pourrait alimenter en séquences un vidéo-clip comme ceux que Madonna a produit à partir d'oeuvres de sa collection personnelle. Le vidéo pourrait en outre contenir des interviews de l'artiste, de la musique, tout ce que Claude jugerait bon d'y intégrer. On appellerait donc cette version vidéo original comme on dit oeuvre d'art originale.

Neuvième incarnation : Parc de Madurai, 1996, CD-ROM interactif.

On pourrait aisément produire une version CD-ROM de Parc de Madurai, CD-ROM contenant les images originales dans les formats voulus. Ce CD-ROM serait en quelque sorte la matrice elle-même (on ne peut pas être plus près de la source et du format informatique). Vendue à 59.95$, elle contiendrait aussi des parties d'interviews, du texte, de la musique etc.

Dixième incarnation : http://www.claudejirar.com/parcdemadurai.html (site fictif)

 

Note : au moment où cette conférence a été préparée, je n'avais pas encore créé de pages Web. Le logiciel SiteMill 1.0 qui a servi à monter ces présentes pages et le logiciel PageMill 2.0 qui a servi à les corriger n'existaient même pas. On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, comme on dit. Parc de Madurai est bel et bien sur internet maintenant dans les pages personnelles de Claude.

Évidemment, les problèmes éthiques commencent à poindre ici, car en acceptant de mettre Parc de Madurai ou toute autre oeuvre sur Internet, on accepte que celle-ci puisse être reproduite ailleurs, par n'importe qui, par n'importe quel moyen et pour n'importe quelle fin. Cela fait partie du jeu.
En cliquant sur Claude Jirar ou sur Parc de Madurai, on peut obtenir le c.v. de l'artiste etc...

Onzième incarnation : Parc de Madurai Virtuel, 1996. réalité virtuelle.

Avec, il est vrai, quelques acrobaties informatiques, on pourrait réaliser une version réalité virtuelle de Parc de Madurai. Généralement, en réalité virtuelle, on filme la réalité avec des caméras qui recréent les trois dimensions en stéréoscopie et on reporte ces images en temps réel sur support informatique. Les premières tentatives faites à partir d'un escalateur ont permis par exemple aux gens qui portaient le casque spécialement conçu à cet effet d'expérimenter de façon très jouissante les effets kinesthésiques de l'escalateur sans se déplacer réellement. On pourrait donc, ce n'est qu'une question d'argent, non pas d'imagination, obtenir une version Parc de Madurai virtuel à partir des images informatiques et faire l'expérience du tableau de Claude dans une sorte d'abstraction tridimensionnelle virtuelle.

Douzième incarnation : Parc de Madurai, 1996, sculpture xcm x xcm x xcm.

Dernière incarnation possible, la sculpture Parc de Madurai. Il existe en effet des interfaces capables de traduire une image bidimensionnelle en objet à trois dimensions via des machines-outils. La traduction de l'image à l'objet se fait selon les critères, les lois de l'artiste. J'ai vu de ces sculptures qui ont tout à fait l'air de sculptures de Jean Arp, (c'est curieux qu'avec ces machines ultra modernes on fasse du Jean Arp, enfin, je ne finirai pas d'être surpris...). Dans la salle d'exposition on ne saura jamais que ces sculptures ont été en fait générées à partir d'une image en deux dimensions.

Une seule matrice, douze originaux ?
Douze incarnations si différentes tirées de la même matrice laissent songeur, c'est en effet assez inusité. Une des ces douze incarnations de Parc de Madurai n'est pas une oeuvre d'art authentique, c'est une reproduction. Trois autres sont des estampes originales, mais celles qui restent appartiennent aux domaines de la sculpture, de la photographie, du divertissement, de la communication et de la publicité.

Les prix de ces objets varient de zéro pour le petit dépliant à 600$ pour la grande photo couleur en passant par 59.95$ pour le CD-ROM fictif. Le tirage projeté des grandes photographies est de cinq, la copie montrée ce matin est le numéro 1/5, les autres seront tirées ultérieurement. L'infographie noir et blanc a été tirée à un seul exemplaire mais quand Claude reviendra de son voyage (s'il survit à l'Inde), il en imprimera sans doute d'autres pour les besoins de sa mise en marché. Son tirage est donc ouvert. Chose étrange, le petit dépliant distribué gratuitement, bien qu'il contienne deux estampes authentiques et originales, n'est pas une oeuvre d'art; c'est-à-dire qu'il n'a pas la fonction d'oeuvre d'art. Il est en fait destiné à la publicité.
On peut se rappeler ici de Daumier dont les lithographies originales imprimées dans le Charivari ( vendu à deux sous ) étaient les mêmes qu'il imprimait sur papier fin et qui sont devenues des pièces de collection. Le fait n'est pas nouveau non plus si on se rappelle l'expérience d'Élisabeth Mathieu qui a publié il y a quelques années dans le Nouvelliste de Trois-Rivières des offset d'art originaux. Les gens qui ont acheté le journal ce jour-là n'ont peut-être pas su qu'il contenait une oeuvre d'art originale.

Conclusion
Tirage ouvert, tirage limité, estampes originales qui ne sont pas des oeuvres d'art, photographies, reproductions, l'éthique commence à se faire compliquée.

Quelqu'un dira :
- J'ai vu Parc de Madurai.
Un deuxième :
- Ah oui, tu as vu le vidéo?
- Non, j'ai acheté le CD-ROM!
Un troisième :
- Moi j'ai vu la photographie...

Parle-t-on encore de la même oeuvre ou sommes nous en présence d'oeuvres différentes? Ici, Parc de Madurai est en concurrence avec lui-même, mais l'estampe est en concurrence avec une série d'objets imprimés de très grande qualité sur des machines de haut calibre, accessibles à tout le monde. Il faudra apprendre à nommer les choses avec précision au moment où la différence entre l'original et la copie est de plus en plus difficile à faire.

Si on considère la production d'un artiste en la définissant par les objets qu'il fabrique, on dira sans doute qu'on est ici en face de douze objets différents que l'on devrait nommer différemment. À mon avis cependant, l'éthique ne réside pas dans l'objet. Après tout, si je suis à la Baie James avec ma camionnette remplie de cinq cents bâtons de dynamite et si je travaille pour Lavallin, il n'y a pas de problème. Si la même camionnette est au World Trade Center et si je travaille pour les intégristes Hamas... Ce sont pourtant la même camionnette et les même bâtons de dynamite.

La morale n'est pas dans l'objet; c'est l'intention qui crée le larron comme c'est l'intention qui crée l'artiste et il faudra fonder une éthique sur le comportement de l'artiste, bien que ce soit plus difficile. Il faudra, sans doute plus tôt qu'on ne le pense, prévoir un code d'éthique de l'image imprimée qui dépasse le simple Code d'éthique de l'estampe originale.

J'ai surtout parlé jusqu'à maintenant d'objets. Fait plus important cependant : j'ai vu l'approche de mon ami Claude changer pendant les six mois où nous avons collaboré à raison d'un ou deux jours de travail par semaine. Les tableaux de la fin sont quand même un peu différents de ceux du début. En travaillant avec ces nouveaux outils, il a changé d'attitude, de stratégie, dans son atelier.

Les oeuvres d'art sont des outils qui agissent sur le monde. À certains ils font grand bien, à d'autres ils font du mal. Ceux qui n'en n'ont pas envie ne s'en servent pas. Mais les artistes qui fabriquent ces outils et qui ont envie d'utiliser ces nouveaux moyens que sont copigraphie, offset d'art et infographie y trouveront un excellent moyen de renouveler leur imaginaire.

N'est-ce pas là, après tout, le travail de l'artiste?


Les actes du colloque sont disponibles au Musée du Québec :
Les enjeux de l'estampe à l'aube du XXIe siècle. Musée du Québec.
ISBN 2-551-17004-4. (9.5$)