Le menuisier, sa femme, et le marteau
Essai sur la fonction des oeuvres d'art
Il y a quelques années, j'avais entrepris des rénovations dans ma maison et j'avais engagé des ouvriers pour les travaux les plus importants. C'était une de ces belles journées d'été, si rares, et les menuisiers avaient décidé de dîner dehors. L'un d'eux s'installa sur une pile de planches et, machinalement, prit son marteau pour déboucher son Pepsi avec l'arrache-clou. Sur les entrefaites, arrive le contremaître avec des factures qu'il dépose près du menuisier.
- Le vent souffle, dit-il au menuisier, les feuilles risquent de s'envoler. Mets-donc ton marteau dessus !
Un peu plus tard dans l'après-midi, je tombai sur l'ouvrier en train de se gratter le dos avec le manche du marteau en le tenant par la tête. De temps en temps, je le voyais le saisir pour relever sa casquette ou pour ponctuer ses phrases d'un geste théâtral.
Allez savoir pourquoi, il était de méchante humeur ce jour-là, si bien que, rentré chez lui le soir, il se querelle avec sa femme, perd la tête, s'empare du marteau et commet l'irréparable. Alertée par les voisins, la police accourt et saisit l'arme du crime qui, devenue pièce à conviction, sert à faire condamner le menuisier avant de trouver sa place dans la prestigieuse collection du musée du crime. Triste fin pour le menuisier de cette fable ( et sa femme ) mais quelle carrière pour le marteau !
Au temps où je faisais de la sculpture, je me servais d'un marteau presque quotidiennement. Puis, le temps a passé et je me suis intéressé à d'autres choses. Aujourd'hui, je me sers d'un marteau une fois de temps en temps, il se passe parfois des semaines sans que je ne l'utilise. Je n'en ai plus besoin. Je connais des gens qui n'en possèdent même pas.
Les oeuvres d'art sont des outils
Je connais des gens qui ne possèdent pas d'oeuvre d'art. Qui n'en ont pas besoin. Qui ne visitent les musées que lorsqu'ils sont en voyage. Il faut bien avoir vu le Louvre quand on va à Paris. Ils vont au cinéma, lisent des livres, écoutent de la musique. Ils ont tous un radiocassette dans leur voiture. Un magnétoscope à la maison.Ils vous diront que cela sert à meubler leurs loisirs. Pourtant, un film les aura souvent aidés à trouver un sens à leur travail ou à leurs amours. Un roman les aura rapprochés des autres ou aura comblé leur solitude. Ils auront surmonté un deuil ou une séparation en écoutant de la musique qui les plonge dans l'oubli ou qui ravive des souvenirs. Qui contribue à stigmatiser leur appartenance à un groupe.
Consciemment ou non, ils se seront servis des oeuvres d'art comme d'autant d'outils capables de les définir, d'agir sur eux-mêmes et de transformer leur vie. Dans ce travail, à chacun son outil.
Les oeuvres d'art n'ont pas de sens
Qui irait s'interroger sur le sens profond du marteau ? Les oeuvres d'art sont des outils, au même titre que le marteau de la fable. Et, pas plus que ce dernier, elles n'ont de sens. Elles ont une fonction.Dans la fable, le marteau n'a jamais servi à clouer, ce qui était pourtant sa fonction première. Tous les personnages se sont servis de l'outil pour leurs propres fins, en le détournant de son usage principal. Moi-même y ai trouvé une huitième fonction en l'utilisant pour illustrer mon propos.
Huit usages pour ce marteau que l'on croyait banal, voilà un outil intéressant.
L'avantage du marteau est d'avoir une fonction évidente ; un enfant de quatre ans est en mesure de comprendre instantanément l'usage qu'il peut en faire. Il en va autrement du four à micro-ondes et du magnétoscope qui supposent un apprentissage plus complexe. Que dire de l'ordinateur qui, bien que d'un maniement facile ( il ne requiert que l'usage de deux index et de la paume de la main ), exige par contre plusieurs heures d'étude avant même qu'on puisse espérer quelque résultat ?La plupart des gens n'utilisent d'ailleurs qu'un infime pourcentage des possibilités de ces machines et on peut penser que la performance personnelle moyenne des utilisateurs est inversément proportionnelle à la complexité de l'outil.
Les oeuvres d'art n'ont pas une fonction unique, évidente et attendue. Comme dans la fable du marteau, l'usage qu'on en fait est complexe et multiple. Il varie selon les intentions des usagers. Conséquemment, la performance des utilisateurs est pour le moins extrêmement difficile à évaluer.Ainsi, me retrouvant devant les oeuvres de Michel-Ange, Monet et Boltansky, malgré le décalage séculaire des ouvrages, ma réaction sera celle d'un homme d'aujourd'hui. Je serai libre de penser et de réagir comme je l'entends, mais je serai conditionné par mon histoire et ma culture personnelles, celles de l'époque et de la société auxquelles j'appartiens ou plus bêtement par mon humeur ou l'état de ma digestion.
Bien sûr, les créateurs, les inventeurs de ces oeuvres ont consciemment donné un sens, une direction à leur travail ; ils ont posé une problématique, établi une démarche. Mais leur oeuvre est aussi parsemée de jalons, d'indices cachés provenant de ce que certains psychanalistes ont appelé le balayage inconscient de l'univers. Ils intègrent inconsciemment à leur oeuvre ces repères qui opèrent pour ainsi dire à leur insu et qui rejoignent les spectateurs à travers les cultures, le temps et l'espace.
On comprend maintenant l'engouement pour la musique de Bach de la génération qui a inventé l'ordinateur, outil dédié à l'ordonnance et au traitement systématique des données. L'époque aura reconnu rétrospectivement dans les fugues de ce champion un modèle d'ordre et de structure. L'oeuvre du compositeur devient alors le miroir d'un monde que lui-même n'aura pas connu. Dieu sait, par ailleurs, ce que le père Rodin penserait de ce qu'on fait maintenant de son Penseur sur CD-ROM ou de ses dessins érotiques...
La censure
La plupart des sociétés accordent à l'art des effets qui seront jugés selon leur aptitude à consolider ou à disloquer la structure sociale. C'est ce qui explique les Légions d'honneur, les Oscars, la censure et la mise à l'index, les commandites soviétiques pour les monuments publics, les films américains sur les guerres du Viêt Nam et du Golfe et la condamnation à mort de Salman Rushdie pour ses versets blasphématoires.
Mais en fait, ce ne sont pas les versets qui sont sataniques, ce sont les lézardes que pourrait causer la lecture du livre dans l'édifice construit par les ayatollahs depuis des années. Sont également condamnés à mort tous ceux qui seront trouvés en train de lire le livre. Port d'arme illégal.Tout le débat sur l'effet dévastateur de la violence à la télévision fait découvrir également que ce n'est pas le sens, la signification ou la valeur esthétique de la fiction qui préoccupe la société mais les effets qu'elle peut produire sur la réalité. Même s'il est démontré que les grands criminels sexuels ne regardent pas les films pornographiques violents parce qu'ils les trouvent trop fictifs, et même s'il n'est pas démontré que les enfants rendus violents à leur sortie d'un film de Ninja Turtles le demeureront dans leur âge adulte, les querelles entre les partisans de la puce anti violence et ceux de l'abolition de la censure témoignent qu'une bonne partie de la population est tout de même fermement convaincue que la fiction agit sur la réalité, sur le monde, au point de mettre celui-ci en danger.
Tant mieux si on croit aux petites vues. Comme créateur, je me réjouis de l'importance accordée au travail de fiction. Mais, en tant que professionnel de l'imaginaire et spécialiste du faire semblant, je me chagrine du fait que les effets de la fiction ne soient perçus que dans un seul sens. On accusera la violence à la télévision américaine de causer la violence dans la société tandis qu'on ne verra pas dans la publicité pour la bouffe une incitation à l'obésité.
On oubliera aussi facilement que les scènes de viol au cinéma et à la télévision ont largement contribué à augmenter le sentiment d'intolérance envers ce crime dans une société de plus en plus prompte à le dénoncer.Et les arts plastiques ?
En ce qui a trait à la censure, je ne connais aucune étude récente démontrant que les arts plastiques subissent un sort différent des autres domaines de l'art. Il me semble cependant que depuis quelques années, les arts plastiques ont été victimes plus souvent qu'à leur tour de l'opprobe du public. Celui-ci n'a pas hésité à solliciter, à l'occasion, l'action des autorités policières ou douanières. Photographies jugées indécentes saisies dans des aéroports, des musées et des galeries (pornographie), sculpture ayant commis le crime d'être fabriquée de viande (fraude), tableau payé trop cher (vol).Il me semble également que la réaction du public à leur égard est plus immédiate et violente, plus populaire, allant jusqu'à alimenter les émissions de lignes ouvertes à la radio et à la télévision. Pourquoi juge-t-on spontanément ces images aussi subversives ou dégénérées, nocives et immédiatement dangereuses pour l'ordre public ?
Pour répondre à cette question, il faudrait sans doute être capable de mesurer avec plus de précision l'accueil du public et du pouvoir envers l'ensemble des oeuvres d'art. Interroger les artistes sur leur degré de conscience de l'existence du public. Ce qui est particulier, cependant, dans la résistance spontanée du public envers certaines oeuvres plastiques, c'est la négation de l'oeuvre elle-même. Le public n'a pas la même réaction devant les autres formes d'art : un film pornographique reste un film, un roman séditieux demeure un roman.
Mais une sculpture en viande n'est pas une sculpture. Et tout le monde sait qu'une tache de couleur ne vaudra jamais un million de dollars.Car l'art véritable coûte cher et est respectable, ne serait-ce que pour cette raison. Aussi, avant de détruire l'arme du crime, mieux vaut la dégrader, lui enlever toute valeur, en niant son existence même comme oeuvre d'art. Le public réclame de comprendre, il se sent floué et ridiculisé d'autant plus que le langage autour de l'art lui est aussi étranger que les oeuvres elles-mêmes.
L'art avec un grand A
J'aimerais bien, moi aussi, faire avancer l'Art. Pour le meilleur ou pour le pire, cependant, ce sont les gens qui m'intéressent, et ce qui leur arrive. Amour, plaisir, bonheur, misère, violence, folie.Tout mon travail d'atelier ne vise qu'à essayer de toucher les gens sinon à les comprendre et je pratique en ce sens un art appliqué. Je rêve parfois d'un art de combat fait d'escarmouches et d'attentats beaucoup plus que de grandes stratégies. À chacun son créneau ; que voulez-vous, quand j'étais musicien, j'étais musicien de rue.
J'ai donc commencé, il y a quelques années, par braquer ma caméra sur moi-même, puis sur ce qui m'entoure. Un peu comme ce Chinois du proverbe qui balaye humblement sa maison et son perron en espérant que toute la ville sera propre.
Un pas de plus vers l'utopie ? Peut-être. Un pas de plus vers l'autre, je l'espère. Après tout, c'est de lui qu'il s'agit : Quand je dis je, écrivait Victor Hugo, c'est aussi de vous que je parle, malheureux.
...malheureux... C'est en effet la douleur des autres qui me préoccupe. Je n'y peux rien et j'ai cessé de combattre. Non pas que je sois convaincu de la valeur de la douleur ; l'homme n'a pas besoin de souffrir pour grandir. Je crois plutôt que mon attachement aux autres me vient d'un sentiment de perte, sans doute dû au fait qu'entre l'âge de dix-neuf et vingt-quatre ans j'ai perdu mon père, ma mère et mon premier fils et qu'à partir de ce moment les choses et les idées m'ont paru secondaires. Je crois aussi que de plus loin encore, mon affection pour ceux qui souffrent me vient plus simplement de ma mère.
Éducation maternelle
Pendant plus de dix ans, elle a gardé à la maison une trentaine d'enfants, la plupart malades, handicapés ou aliénés. -Ceux que les autres ne veulent pas, disait-elle.Certains restaient un jour ou deux, d'autres demeuraient pendant des années, le plus malade est mort à cinq ans, dans ma chambre. Paralysé, Jacquot n'a jamais marché ni prononcé une seule parole pendant les cinq ans qu'il a vécus chez nous. Il communiquait avec nous autrement. Il faisait des bruits positifs pour oui et des bruits négatifs pour non. Il pleurait en entendant de la musique en mineur et son plus grand plaisir était de danser dans nos bras. Nous l'aimions comme notre frère.
Ma mère avait fait construire une chaise spéciale en contreplaqué verni, avec des positions variables compliquées, dans laquelle elle lui faisait prendre l'air. Or, les médicaments qu'il prenait lui faisaient pousser un duvet foncé sur le visage si bien que les passants se détournaient. J'étais jeune à ce moment et je ne savais si c'était la chaise ou mon petit frère qui les rebutaient. Je me rappelle cependant d'avoir été fier d'être dans une famille différente.
La compassion, comme une chose naturelle, allant de soi, acquise de cette manière d'une mère généreuse et incontournable est sans doute un héritage précieux, mais ambivalent. L'empathie apporte, il est vrai, sa propre récompense, étant souvent payée en retour par de la sympathie ; mais c'est aussi ce sentiment qui vous porte sans cesse à vous demander pourquoi chanter quand il y a tant à faire. Peut-être est-il plus sage et plus constructif, à bien y penser, de se laisser convaincre que chanter c'est faire, et qu'une chanson peut servir si elle est armée.
Sombre histoire
Il sera question de douleur dans ce livre.(1) De vulnérabilité et d'inquiétude. Il faut dire que j'habite près de Robert-Giffard, l'hôpital psychiatrique de Québec, et que le contact quotidien avec les gens qui gravitent autour de l'établissement a sérieusement remis en question la notion que je me faisais de la normalité.J'ai donc tenté d'explorer les frontières de ma normalité en me montrant dans des attitudes et des postures dérangeantes. En situation volontairement vulnérable et peu glorieuse. Fragile. Puis, j'ai cherché autour de moi un lieu où habiter ma folie. J'ai trouvé.
Sombre histoire.
(1) Cet essai est extrait de sombre histoire, livre d'artiste publié aux éditions Mémoire Vive en septembre 1996.
ISBN 2-9804739-1-X