L'art, l'artiste et le consommateur
(Cette chronique, malheureusement amputée de son quart le plus important, a été publiée sous le titre « Des artistes sans clients » dans la page OPINIONS du Soleil du dimanche 17 décembre 2000)Voici la version originale intégrale :
Si vous êtes amateur de musique, quelle qu'elle soit, et que vous achetez en moyenne un CD par mois, vous dépensez plus ou moins 275$ par année. Si, de plus, par amour pour la musique, ou pour votre chanteur/chanteuse préférés, vous assistez en compagnie de votre conjoint à cinq ou six concerts à chaque année, vous dépensez un montant additionnel d'au moins 400$.
Vous préférez le théâtre ? Il est probable qu'au même rythme vous dépensiez alors un minimum de 300$ par année pour votre passion. Si, par ailleurs, vous ne voulez pas manquer le dernier spectacle de vos comiques préférés, vous dépenserez sans doute une somme équivalente. Par contre, si la danse contemporaine ou le ballet classique est votre forme de spectacle préféré, vous dépenserez sensiblement moins, cette forme d'art étant malheureusement moins bien représentée à Québec; mais il faudra quand même compter autour de 100$ à 200$ pour deux personnes. Quant au patinage artistique...
Peut-être êtes-vous de ceux qui vont au cinéma, en couple, une fois par semaine; sachez que vous dépensez alors autour de 1200$ par année. Si vous vous offrez, en plus, une location de film par semaine à votre club vidéo, ajoutez 260$.
Si vous aimez les livres et préférez acheter les best sellers dès leur parution en librairie plutôt que d'attendre leur arrivée à la bibliothèque de votre municipalité, il vous faudra, à raison d'un livre par mois, consacrer autour de 420$ par année pour meubler vos loisirs et votre bibliothèque.
Si vous avez les moyens d'aller au restaurant une fois par mois, il est probable que vous laissiez, pour l'art de la table, autour de 1500$ par année, à raison de 125$ par repas pour deux, vin, taxes et service compris.
Si, par grand bonheur, vous faites partie des privilégiés qui peuvent se payer tous ces plaisirs à la fois, préparez la monnaie car il vous en coûtera 4855$, à deux. Sans compter le prix du stationnement, de la gardienne, etc.
Quels que soient vos choix, vous aurez raison; les goûts ne se discutent pas et vous avez le droit de dépenser votre argent comme bon vous semble. Dites-vous bien, cependant, et soyez-en fiers, que vous contribuez à rendre la culture vivante car l'art vit quand il est partagé, quand les auteurs, compositeurs, interprètes, musiciens, danseurs, acteurs, comédiens et autres artistes sentent que leur travail trouve un écho dans le public. Vous aurez parfois, comme eux, le sentiment d'avoir vécu des moments inoubliables. Sublimes. Allez savoir, un concert, un livre, un film, une pièce de théâtre auront peut-être changé votre vie.
Tout cela est bien et je m'en réjouis. Mais je vous pose une question : que devons nous faire, nous, peintres, sculpteurs, graveurs, photographes et autres pour vous intéresser à l'art visuel ? J'ai déjà écrit, car c'est vrai, qu'il y a plus de lieux d'expositions à Québec que de succursales de la Société des alcools. Ceux qui ont besoin d'absolu devraient facilement trouver où étancher leur soif. Mais, visiblement, nos galeries sont désertes.
Pourtant, la création se porte bien dans le milieu des arts visuels. Quand on a des surplus d'inventaire de l'ampleur que l'on connait, on ne peut certainement pas parler de crise de la production.
Toutes les expositions importantes sont annoncées dans les journaux. Certaines galeries courageuses font de la publicité de façon régulière. Les critiques d'art ont des chroniques hebdomadaires et couvrent l'ensemble des activités artistiques. Seules la télévision et la radio privée boudent les arts plastiques. La peinture, ce n'est pas très radiophonique, me suis-je laissé dire assez souvent. (Je me demande ce que le cinéma a de radiophonique au point que chaque poste de radio possède son critique attitré. Enfin...) De façon générale, le public ne manque pas d'information.
On manque d'acheteurs. Point. On manque de clients. On a beau faire de l'art, en parler, l'annoncer, le mettre en vitrine, les gens n'achètent pas.
Que devons-nous changer dans nos habitudes ou dans nos stratégies pour vous attirer dans nos ateliers, nos galeries, nos centres d'expositions où, pour un prix tout à fait concurrenciel avec les autres secteurs de la culture et du spectacle, nous vous offrons des objets avec lesquels vous viverez quotidiennement et qui ajouteront un plus à votre art de vivre; qui meubleront votre âme, votre maison ou votre bureau. Dans ce dernier cas, votre plaisir sera en outre déductible d'impôt.
Que faire de plus pour vous inviter à venir comparer les prix et vérifier par vous-mêmes que pour le prix de votre reproduction laminée de Van Gogh ou de Cézanne vous aurez droit à une uvre d'art originale tout en reconnaissant le travail d'un de vos concitoyens artiste ? Comment vous donner envie de faire comme une amie, Monique B., qui, à Noël 1991, offrait à son conjoint une estampe originale payée 75$ qui en vaut cinq mille maintenant ? Ou comme Lise R. qui, à la même époque, achetait d'une artiste de Québec, un tableau pour mille dollars et qui proclame avec fierté qu'il s'agit là du meilleur placement qu'elle n'ait jamais fait puisque le tableau vaut aujourd'hui douze mille.
Avouez-le, peu de plaisirs sur cette terre sont à ce point durables, déductibles et... susceptibles de prendre de la valeur.
Nos ateliers, nos galeries et nos centres d'exposition sont ouverts en semaine, le samedi et le dimanche : vous y êtes invités et attendus.
Richard Ste-Marie
décembre 2000