Faut-il subventionner
la production artistique ?

La production
La plupart de mes collègues et amis artistes (sinon tous) ont des tiroirs, des armoires, des placards voire des entrepôts remplis d'invendus. Plusieurs ont encore en leur possession des oeuvres exécutées depuis plus de vingt ans. Les plus jeunes, qui ont terminé leur formation initiale et qui en sont à leurs premières expositions importantes (la relève) ont commencé, eux-aussi, à accumuler des travaux. Tous les artistes que je connais ont prêté des oeuvres aux parents et amis : il vaut mieux que ce soit vu par quelqu'un que de s'empoussiérer quelque part ...
Presque tous les artistes que je connais ont aussi une autre occupation. Ils sont professeurs, chargés de cours, fonctionnaires, waiters, rénovateurs domiciliaires, gardiennes d'enfant. Certains sont sur le bien-être social.
Quoiqu'il en soit, il semble bien que tous réussissent à produire, bon an mal an, avec ou sans subventions. Et à en juger par la variété et la qualité des travaux, la production se porte bien. Quand on a des surplus d'inventaire de l'ampleur que l'on connait, on ne peut certainement pas parler de crise de la production.
Et de un.

L'information
Toutes les expositions importantes sont annoncées dans les journaux. Certaines galeries courageuses font de la publicité de façon régulière. Les critiques d'art ont des chroniques hebdomadaires et couvrent l'ensemble des activités artistiques. Seules la télévision et la radio boudent les arts plastiques. La peinture, ce n'est pas très radiophonique, me suis-je laissé dire assez souvent. (Je me demande ce que le cinéma a de radiophonique au point que chaque poste de radio possède son critique attitré. Enfin...) De façon générale, le public ne manque pas d'information.
Et de deux.

La mise en marché
Si on compte les ateliers d'artistes ouverts au public, les centres d'artistes autogérés et les galeries d'art, il y a plus de points de vente de l'art contemporain dans la ville que j'habite (Québec) que de succursales de la Société des alcools. Ceux qui ont besoin d'absolu devraient facilement trouver un endroit où étancher leur soif. Malgré les fermetures nombreuses de galeries (cf.: l'intéressant article de Sandrine Lefebvre, Ouest side story, dans Parcours, vol.2 numéro 4), l'offre ne manque pas.
Et de trois.

Les clients
On manque d'acheteurs. Point. On manque de clients. On a beau faire de l'art, en parler, l'annoncer, le mettre en vitrine, les gens n'achètent pas. Pas assez et depuis longtemps. Et tous les efforts mis pour la production et la diffusion ne changent rien à l'affaire.
Il faut reviser nos positions. Repenser nos modes de subventions.

Pourquoi ne pas subventionner l'achat puisque la production est abondante et la diffusion adéquate ?
Pourquoi ne pas consacrer une partie des sommes allouées à la création d'oeuvres d'art à des efforts de création d'un véritable marché ?
Pourquoi
ne pas accorder aux citoyens des dégrèvements d'impôt pour l'achat d'oeuvres d'art au même titre qu'on leur accorde des exonérations pour l'acquisition de régimes d'épargne retraite ?
Pourquoi ne pas offrir aux entreprises de nouveaux abris fiscaux spécifiques, dédiés à l'acquisition d'oeuvres ?
Pourquoi ne pas encourager les municipalités, les sociétés d'État et autres organismes à se constituer des collections à l'aide de programmes d'investissements ?

Les sommes consenties par de tels programmes seront en partie récupérées en taxes et impôts payés par les artistes et leurs fournisseurs. La société n'y perdra pas au change.

Ce n'est pas demain la veille que je verrai, à la période des R.E.É.R., une file d'acheteurs à la porte de mon atelier, venus acquérir une partie de mon âme et profiter d'avantages fiscaux par la même opération.

Ce n'est pas demain que je verrai une entreprise s'enticher du travail d'un collègue au point de l'engager comme artiste en résidence, grâce à des programmes d'encouragement à de tels investissements.

Ce n'est pas demain non plus que je verrai la Municipalité de Saint Glin-Glin commencer une collection d'estampe, de peinture ou de photographie, à raison de quelques exemplaires par année et contribuer ainsi à consolider le patrimoine culturel national, pour ensuite, dans vingt ou trente ans, ouvrir un petit musée municipal comme il en existe dans tous les pays civilisés.

Pourtant, j'aurais eu l'impression de participer dans tous les cas à un échange avec mes concitoyens, en partenaire égal et dans la dignité.
Peut-être est-ce trop demander.

Richard Ste-Marie
Février 1997


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