Arts Visuels Actuels
répond aux questions d'Archée
Archée, des arts visuels aux pratiques esthétiques présente dans sa livraison de décembre une publication consacrée au cyberespace francophone. Dans le cadre de cette publication, Pierre Robert et Richard Barbeau, rédacteurs en chef de la revue électronique ont demandé à quelques personnes impliquées dans le Web et l'art contemporain de répondre à trois questions.

Voir aussi les réponses de :
Pierre B. Landry / Louise Poissant / Anne-Marie Morice

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De votre pratique du Web résulte une connaissance implicite du type de communication actuellement engendré par l'interréseau. Notre première question porte sur vos attentes en regard de cette communication et elle se formule ainsi : Si on mettait l'information et la communication sur la balance de l'interréseau, comment interpréteriez-vous la pesée actuelle ?

Arts Visuels Actuels :
Le principe de l'autoroute est de permettre une circulation automobile rapide et sûre, sur des chaussées séparées, aménagées de telle sorte qu'il n'y ait aucun croisement à niveau. Chaque voyageur chemine pour ainsi dire dans son sens unique. Sans possibilité, sans risque et (mais) sans espoir de rencontre. Le terme d'autoroute de l'information est donc bien choisi.

Après deux ans de pratique du Web, je me rends compte que mon travail quotidien consiste généralement à diffuser unilatéralement de l'information, à émettre des opinions dans des chroniques épisodiques qui restent malheureusement sans écho ou presque. Sur près de 22000 visiteurs, à peine une dizaine de surfers ont pris la peine de répondre succintement à mes chroniques. Les messages que je reçois consistent généralement à des demandes de complément d'information. On recherche un artiste, l'adresse d'une galerie; on veut savoir si telle école enseigne la photographie, etc. La plupart du temps, ces informations sont déjà sur le Web.

La quantité et la qualité de l'information sur Internet dépassent bien sûr tout ce qu'on aurait pu imaginer. Mais l'établissement de relations véritables avec autrui me semble déficitaire. On n'a jamais parlé d'autoroute de la communication. Je garde toujours en mémoire, par ailleurs, l'anecdote de cet internaute qui annonçait au monde entier qu'il serait au coin des rues St-Denis et Ontario à 20 h le vendredi... Il est vrai que l'informatique décuple vos possibilités: gare à vous si vous êtes c...

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Selon Edmond Couchot, " Avec le numérique, la présence masquée, au coeur des outils, de la science et de sa rationalité pèse très lourdement sur l'acte artistique mais en revanche, la multimodalité des interfaces, l'accentuation des effets synesthésiques et de l'hybridation des formes qu'elle provoque, l'ouverture sur un espace et un temps différents, prometteurs de découvertes, l'implication du corps et de son expressivité gestuelle dans le dialogue homme-machine, redonnent à la transe des occasions de se manifester que l'art contemporain lui offre rarement. "
(La technologie dans l'art, 1998, p. 258)

L'art contemporain a-t-il réellement failli à sa tâche dans l'ordre d'une esthétique de l'exaltation? Et, selon vous, les NTIC réintégreront-elles vraiment la transe dans l'art ?

Arts Visuels Actuels :
Tous les artistes que je connais (y compris moi-même) qui ont choisi les nouvelles technologies comme médium ont eu, au départ de leur découverte, le même comportement. Tous ont essayé de continuer à faire avec les nouveaux moyens ce qu'ils faisaient avec les anciens. C'est un comportement normal, l'art est atavique. Et la culture fonctionne par appropriation rétroactive. Mais, au gré des expériences neuves, au fur et à mesure qu'ils découvraient les possibilités, les effets propres du nouveau médium, en maîtrisant et en adaptant les outils à leurs désirs, les artistes ont requestionné leurs acquis et leur démarche s'est transformée.

Ils se sont rendus compte que dire une chose autrement équivaut à dire autre chose. Et que s'il est vrai qu'on ne peut indéfiniment vivre au-dessus de ses moyens, de la même manière on ne peut travailler au-delà de son imaginaire. Or, en élaborant des nouvelles manières de rendre compte de notre réalité, les nouvelles technologies ouvrent justement une voie vers le renouvellement de cet imaginaire.

Les nouvelles technologies utilisées par les artistes vont-elles réintégrer la transe dans l'art ? Je n'en sais rien. Ce qui manque dans l'art médiatique c'est la matière. Cette matière qui jusqu'à récemment agissait encore comme talisman, comme scapulaire, comme véhicule du sublime. Malraux n'a t-il pas appelé les oeuvres d'art : la monnaie de l'abolu ?

Mais ce qu'il y a de beau (de sublime ?) dans l'art médiatique, c'est aussi et justement son absence de matière. Autant, pour les estampier, l'odeur de l'encre demeure un des plaisirs journaliers, autant, pour l'artiste numérique il est exaltant de savoir que son image voyage (existe) par câble sous-marin, fibre optique et satellite tout autour de la planète. Mais son plaisir est d'ordre intellectuel, non sensible, tout autant que ses images sont impalpables.

L'image, pour l'artiste du Web est un principe, une matrice, un script interprétable à souhait par des machines lointaines dont il n'aura pas le contrôle. À cet égard, il n'est pas loin de répondre à ce loustic qui disait, dans les années soixante-dix, que le véhicule idéal pour l'art conceptuel aurait dû être la transmission de pensée.

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On a longtemps cru que l'art contemporain, parce qu'il engendrait une méconnaissance en regard du public général, agissait dans un monde relativement parallèle. Avec le recul, on s'aperçoit que la mondialisation a largement affecté le système de l'art contemporain et qu'il n'a pas été épargné par les mouvements socio-économiques occidentaux. On a misé sur les grands centres (musées, biennales, festivals) et sur une homologie quant au contenu, mettant ainsi une pression quasi destructrice sur les épaules des jeunes artistes (de tous les pays concernés par cette internationalisation). En quoi selon vous, l'interréseau, en tant que système de communication ouvert et non hiérarchique, peut-il changer la donne ?

Arts Visuels Actuels :
Je me rappelle encore de mon impression, la première fois que j'ai surfé. J'avais cherché "estampe" et "print making" pour découvrir quelques artistes (il n'y en avait presque pas à cette époque) en Scandinavie, en Angleterre et aux U.S.A. Étrangement, ils me ressemblaient : ils avaient plus ou moins mon âge, la plupart étaient, comme moi, professeurs d'art, anciens photographes, peintres ou estampiers reconvertis en infographes. Plusieurs étaient regroupés dans ce qu'on appelle ici des Centres autogérés. Leur équipement était comparable au mien et leurs oeuvres infographiques, facilement transformables en vue du Web, étaient de la même famille que les miennes.

L'effet qu'eut mes visites dans ces pages fut curieux. Je me dis que du simple point de vue statistique, il devait raisonnablement y avoir des dizaines de milliers d'artistes de leur (de mon) genre et de leur calibre sur la planète. J'abandonnai du coup tout espoir, s'il m'en restait encore, de terminer ma carrière au Museum of Modern Art. Par contre, je découvrais une fraternité avec ces artistes. En dehors de toute hiérarchie.

Or, mes tentatives de nouer des liens avec eux s'avérèrent infructueuses. Plusieurs n'avaient pas d'adresse de courriel ou ceux qui en avaient ne me répondirent pas : leurs pages web n'était qu'une vitrine. Il semble qu'encore aujourd'hui, les pages web d'artistes ne soient surtout que des vitrines immuables (on n'a qu'à visiter les pages de Rescol pour s'en convaincre) et que les artistes soient plus intéressés à émettre qu'à véritablement échanger.

Avec l'élagage qui se fera à mesure que le Web atteindra sa vitesse de croisière, les réseaux seront débarrassés des badeaux et peut-être à ce moment pourrons-nous assister à la création d'une nouvelle culture. Ou peut-être, au contraire, la culture du Web sera-t-elle celle de l'encombrement ?

Richard Ste-Marie
webmestre

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Réflexions additionnelles
Après lecture des
réponses de Pierre B. Landry, Louise Poissant et Anne-Marie Morice, certaines réflexions antérieures et supplémentaires me sont venues :
...Comme tout le monde, je suis né interactif et ce ne sont pas les machines qui y ont changé grand chose. Ce qui s'est ajouté à ma démarche, à l'adoption de l'outil informatique, c'est une nouvelle manière d'être interactif, une façon neuve de concevoir mon travail de création.

Après avoir essayé d'ajuster ma créature à mon désir, je suis passé progressivement à l'acceptation de la distance qui existait entre eux. Puis au souhait de cette différence, enfin à sa provocation. Ma formation classique des années soixante, fondée sur les enseignements de la Renaissance, ne m'avait pas préparé à cela.
(Voir à ce sujet
mon texte sur le virtuel, paru dans l'édition du printemps-été 1996 de la revue Le Sabord.)
...Personnellement, dit Pierre B. Landry, je vois dans la communication un échange actif entre personnes réelles ou morales.

Mais, qu'est-ce qui est réel dans le cyberespace ?

Je communique avec Pierre Robert, le rédacteur en chef d'Archée, depuis le mois de mai '98. Je ne l'ai jamais vu ni entendu. Je ne sais pas s'il a 25, 40 ou 60 ans. Est-il chauve ? Aime-t-il le vin rouge ? Il pourrait tout aussi bien être une création collective... (Restez calmes, ce n'est pas le cas.)

Pourtant, les petits détails triviaux de la communication humaine ajoutent énormément à la complexité et à la qualité de cette communication. Ce sont eux qui en bonne partie fixent les critères habituels de confiance entre interlocuteurs. Ces critères ont disparu. On a dû même inventer des signes pour suppléer à l'absence du ton de la voix.

;-)

L'usurpation d'identité a été un des premiers jeux pervers des forums de discussion. Il n'est donc pas surprenant qu'une des difficultés à établir des relations commerciales sur Internet vienne justement du manque de confiance dans la sécurité de la communication, tant du point de vue de la protection des informations échangées que de celui de la probité des intervenants.

La communication sur le Web suppose au départ une bonne dose de foi.

Mes communications sur Internet sont souvent empreintes du style web, laconique et efficace, dépourvu des grandes précautions oratoires, des formules de politesse et des mondanités (dites) dépassées. Il m'est arrivé de répondre par un simple « OUI » à une question venue d'un interlocuteur étranger. Par courrier escargot, j'y aurais mis la forme et mon OUI aurait dépassé les 50 mots.

Duquel, du e-mail ou du snail-mail, devrais-je être fier ?

...Je suis d'accord avec Louise Poissant quand elle dit qu'elle ne pense pas que les dispositifs actuels soient propices à une expérience de transe. Les interfaces sont encore trop lourdes, trop matérielles, trop encombrantes. Elles recherchent la transparence, mais on n'y est pas.

J'ai l'habitude de dire que mon travail à l'aide de l'ordinateur m'oblige à être savant, sinon intelligent. C'est fou ce que j'étudie depuis que je travaille avec cet outil.

Le temps qu'un artiste passe à acquérir les connaissances (techniques ou technologiques) nécessaires à l'utilisation des machines et des logiciels appropriés est énorme; il est incomparable avec ce qu'un artiste utilisant les techniques traditionnelles doit connaître.

Si on tient compte du temps gaspillé par l'artiste à résoudre des problèmes informatiques, on comprend que le rapport amour-haine avec ses instruments soit fréquent. La "transe" sera d'autant plus difficile à atteindre et à transmettre que l'état de grâce dans lequel l'artiste travaillait jusqu'alors aura été perturbé par un bug ou un autre. Le fil conducteur de sa création sera entrecoupé de vérifications et d'ajustements constants exigés par son outil.

Le pire, et cela arrive, l'artiste sera fier d'avoir réglé un problème qu'il n'aurait jamais dû avoir. Comme cet imbécile qui, partant de Québec pour se rendre à Montréal en voiture, arriva trois mois plus tard, fier d'avoir appris comment réparer une transmission, remplacer des freins et ajuster un carburateur, en plus de connaître par coeur tout le système routier de Québec à Montréal, pourvu qu'il passe par Gaspé et Rouyn.


Décembre 1998

Voir aussi :
l'Internet, c'est l'avenir...
KaFkaïens (Le Magazine de la non-interactivité revendiquée)

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