9 novembre 2004

Yasser Arafat avait un caillou dans son soulier
(petite fable sur la paix)

bande

Yasser Arafat avait un caillou dans son soulier. Ce matin-là, il avait sauté sur le tarmac dans un nuage de poussière soulevée par les pales de l’hélicoptère encore en mouvement: le caillou était entré dans sa chaussure à ce moment. Au premier pas, il fit une grimace et se dit que la journée serait longue et pénible. Il allait négocier des accords de paix chez les Israéliens. Il savait qu’il n’aurait sans doute pas beaucoup de répit avant tard, le soir, mais qu’il trouverait bien un petit moment dans la journée pour se débarrasser du caillou qui, somme toute, était le cadet de ses soucis.

Mais voilà, le temps passait et la douleur était toujours présente. Il ne pouvait s’absenter tout au début de la séance de discussion, même pour quelques instants, sans offusquer les Israéliens. À la première pause, il pourrait s’esquiver et tout reviendrait dans l’ordre.

Les discussions avançaient. Mais au moindre mouvement, le maudit caillou faisait souffrir Yasser Arafat. Il commença par bouger son pied pour faire glisser la pierre dans son soulier, sans grand succès. Tout ce qu’il réussit à faire, c’est de la déplacer dans un endroit plus sensible et la douleur le fit grimacer davantage.

Préoccupé par son problème, il avait de plus en plus de difficulté à se concentrer sur la discussion et son esprit s’égarait. Ce caillou devait avoir des dimensions gigantesques, avec des rebords coupants et sa chaussette était sûrement déjà imbibée de sang. Allah sait si ces maudits Israéliens n’avaient pas tout organisé d’avance sur ce tarmac. On connaissait leur traîtrise et leur art de la conspiration. Le caillou était sans doute empoisonné.

Perplexes, ses interlocuteurs ne savaient que penser de ce négociateur impatient qui se tortille sur sa chaise et qui grimace au moindre argument. Ses collaborateurs étaient embarrassés. Lui qui avait déjà mille fois répété avec eux toutes les conditions auxquelles les Israéliens devraient se soumettre avant même de commencer à penser à un début d’amorce d’embryon d’esquisse de projet d’accord, le voilà qui se trémoussait sur son siège sans mot dire depuis des heures.

Muet et pour ainsi dire absent.

Les pourparlers tournaient au drame et quand à une question posée par les Israéliens Yasser Arafat répondit: «ouille!», la séance fut interrompue immédiatement et chacun se retrouva déçu, vexé et furieux, dans ses quartiers.

Jusqu’à maintenant, Yasser Arafat n’avait prononcé que cette seule parole. En aparté, chaque côté discutait ferme pour savoir comment interpréter son attitude.
— Non mais, comment avons-nous pu espérer une seule seconde qu’il serait autrement qu’il a toujours été: entêté, orgueilleux, intransigeant!

— Mais, où est notre chef? Qu’avons-nous oublié? Pourquoi est-t-il muet et si agité?

Chacun revisait ses arguments. Ses collaborateurs se sentaient abandonnés, bafoués; ils n’avaient pas été à la hauteur de leur chef et il leur faisait savoir de façon manifeste. Il fallait montrer plus d’ouverture, sans rien céder.

À l’évidence, ses adversaires constataient que leurs arguments n’avaient pas prise sur Arafat. Visiblement, le chef de l’autorité palestinienne ne semblait pas d’humeur à accepter quoi que ce soit. Il fallait concéder davantage sans rien perdre du principal.

Jour noir que celui-là.

On prit quand même le temps de manger, chacun dans ses quartiers ruminant sur sa défaite.

Chez les Israéliens, on se chicana sur un changement de tactique. On ressortit les vieux plans, on concocta de nouveaux arguments, on reprit espoir dans des anciennes stratégies.

Dans le camp palestinien, Arafat fut assailli par mille questions, mille reproches, mille supplications de ses conseillers et avant même qu’il pût avaler la moindre bouchée ou qu’il pût prendre quelques minutes pour se soulager de ce maudit caillou, on annonça la reprise des négociations.

Ce fut un homme ombrageux qui fit son entrée dans la salle des négociations. Sombre et ténébreux. Toute la souffrance de l’échec de la paix gravée sur son visage. Toute la douleur d’un caillou invisible incrusté dans la plante de son pied.

Les Israéliens, voyant sa mine chagrine, furent pris de panique et en peu de temps, toute argutie fut abandonnée, tout raisonnement mis à part, car ils virent dans le visage de Yasser Arafat le miroir de leur propre défaite. Après un long moment de silence tendu, un conseiller israélien prit la parole:

«Devant tant de souffrance avouée, tant de sincérité face à l’échec, nous devons nous recueillir. En présence d’un tel renoncement et d’une si grande humilité face à l’impossible, nous devons nous abandonner. Devant un aveu d’impuissance qui n’est rien d’autre que l’acceptation courageuse du destin, nous devons nous incliner».

On signa des accords de paix avant le coucher du soleil et Yasser Arafat rentra chez-lui.

Pas tout-à-fait cependant. Aussitôt que l’hélicoptère survola le désert, Yasser Arafat ordonna au pilote de poser l’appareil. Tous connaissaient son besoin de prier dans le désert. On prit donc cet ordre pour un désir et ainsi fut-il fait.

Aussitôt descendu de l’hélico, Arafat se précipita et enleva sa chaussure. Il n’y trouva rien. Il n’y trouva pas de sang, pas de plaie sur son pied, à peine quelques rougeurs. Mais en fouillant sa chaussette, il finit bien par trouver un caillou. Minuscule. Pas plus gros qu’un demi pois.

Ainsi, ce n’était que ça.

Arafat n’en revenait pas. Il fouilla encore la chaussette, la retourna plusieurs fois. Rien d’autre. Il se mit à rire alors avec une telle intensité, une telle folie, une telle libération que ses gardes du corps s’approchèrent, médusés et inquiets. Se gardant bien de leur expliquer, il mit simplement le caillou dans la poche de sa chemise.

— Rentrons, dit-il avec un sourire énigmatique, rentrons mes amis.

De retour chez-lui, Yasser Arafat prit une petite boîte en carton, une toute petite et modeste boîte d’allumettes vide et y déposa précieusement sa trouvaille. À partir de ce moment, il prit la décision de porter cette boîte sur lui en tout temps. «C’est une arme redoutable» se dit-il en lui-même. «Allah m’en soit témoin, plus redoutable que mon pistolet.»

Dès lors, il prit l’habitude de glisser le caillou dans sa chaussette juste avant les rencontres diplomatiques et pendant les années qui suivirent, son arme secrète lui fit connaître des succès inégalés.

Les orangers fleurirent des dizaines de fois avant que Yasser, devenu très vieux, goûta enfin un repos mérité, ayant survécu à bien des traquenards, bien des guets-apens et autres fourberies. Il passait dorénavant des heures heureuses en paix, à l’ombre des oliviers, en compagnie de vieux soldats et de fidèles compagnons. Il recevait occasionnellement d’anciens adversaires ou d’anciens ennemis devenus vieux comme lui, ayant perdu, comme lui, toute superbe et toute puissance. Ils buvaient ensemble du thé sucré et fumaient en silence, regardant l’ombre s’allonger sur les collines.

Parfois un homme d’Église lui rendait visite, ou un souverain, ou un président. Ce fut le cas quand le président des États-Unis d’Amérique vint le rencontrer le jour de ses cent ans.

Yasser n’avait rien changé à ses habitudes et fumait en silence sous son olivier préféré quand l’homme d’État arriva. Il n’y eut pas de cérémonie, pas de banquet, pas de discours. Juste une conversation entre un vieil homme et un jeune président.

Le Président était fraîchement élu. Il était fier, grand et fort. Et noir. Le premier président noir de toute l’histoire des États Unis d’Amérique. Et musulman.

Après un après-midi passé à boire du thé et à parler de la beauté des femmes, les deux hommes se séparèrent fraternellement. Mais pas avant que Yasser Arafat n’offre un cadeau au nouveau président. Il lui tendit une petite boite en carton, une toute petite et modeste boite d’allumettes, très vieille et très usagée. Il s’approcha du Président, le prit à l’écart et le tint embrassé en lui parlant à l’oreille pendant de longues minutes.

Ils se saluèrent et quand la limousine prit la route, Yasser fit un dernier geste de la main:

«Fais-en bon usage», dit-il.

© Richard Ste-Marie / 16 décembre 2001

 

AP photo
Yasser Arafat
24.08.1929 / 11.11.2004
Mohammed Abd el-Rahman Abd el-Raouf qudwa al-husseini Arafat, dit Yasser
(Abou Ammar)

Biographies :
nobelprize.org
Institut Européen de Recherche sur la Coopération Méditerranéenne et Euro-Arabe

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Demo : 1:48

Voir aussi : Le caillou de Arafat
de Driss El Fahli
maroc-hebdo.press.ma/