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25 novembre 2000

Gustave Courbet et l'Origine du monde

 bande

Note : Ce texte est un résumé d'un travail préparatoire pour une entrevue
à l'émission Sexe et confidences, avec Louise-Andrée Saulnier, à TQS (Télévision Quatre Saisons)
à Québec le vendredi 24 novembre 2000.

Histoire du tableau.
On ignore presque tout de l'histoire de ce tableau et c'est précisément ce que l'on ne sait pas qui aurait été intéressant... Le titre du tableau, l'Origine du monde, est lui-même plutôt surprenant : il représente de façon imagée l'endroit d'où l'on vient.

Ce que l'on sait, c'est que le tableau a été probablement commandé par un diplomate et collectionneur turc du nom de Khalil Bey (?!) en 1866. Courbet avait alors 47 ans. Aussitôt peint, le tableau disparaît. Le collectionneur l'expose d'abord dans sa salle de bain, puis il le recouvre d'un rideau que l'on peut tirer à l'occasion pour retirer l'œuvre de la vue de visiteurs importuns. Bey possède par ailleurs une grande collection de tableaux incluant Le Bain Turc de Ingres. Après la faillite du collectionneur pour, dit-on, des dettes de jeu, on retrouve le tableau à Budapest.

L'Origine du monde est ensuite revendu à plusieurs reprises, toujours sous le manteau car c'est une œuvre scandaleuse à l'époque. Le tableau aboutit chez le psychanaliste Jacques Lacan dans les années cinquante dans un cadre à double fond (toujours cacher l'objet de scandale). Jacques Lacan demande alors au peintre André Masson de peindre une œuvre par-dessus la toile.

Le tableau entre enfin au Musée d'Orsay en 1995 où il est exposé.

Un roman de Christine Orban est publié chez Albin Michel en août 2000 sous le titre de J'étais l'Origine du monde dans lequel le modèle, soi-disant maîtresse de Whistler puis de Courbet, prend la parole pour raconter l'histoire romancée du tableau.

Du point de vue éthique ou social :
Si on a dit à l'époque de sa production que ce tableau était « le plus scandaleux... », c'est sans doute que l'on ne connaissait pas pire (ou mieux, selon le point de vue). Il ne faut pas oublier qu'on est en 1866, aux prises avec la morale et l'éthique de l'époque. Rappelons que Le Baiser de Rodin a lui-même été jugé indécent à son époque car, de l'avis de Paul Claudel, l'homme y est littéralement attablé à la femme, Rodin confondant érotisme avec gastronomie.

Le tableau est jugé provocant par plusieurs, encore aujourd'hui parce qu'il est réaliste. Bey a vu juste en commandant ce tableau à Courbet, créateur du Réalisme, école artistique qui veut qu'un tableau soit peint sans tentative d'idéaliser le modèle, celui-ci devant être peint tel qu'il est. Les sujets des peintres réalistes (Millet, Daumier...) ne sont pas triomphalisants, romantiques, épiques ou patriotiques comme le veut l'art à la mode de l'époque; ils sont plutôt d'un réalisme qui déroute le public et l'establisment artistique : scènes de travailleurs, enterrement, scènes de la vie quotidienne, etc. Juste à ce titre, le tableau est choquant pour l'époque.

Le tableau est considéré provocant parce qu'il est sans équivoque. « What you see is what you get » s'applique bien dans le cas de ce tableau, si on excuse, évidemment, l'anachronisme de l'expression. C'est le cas de le dire, il faut bien appeler une chatte : une chatte.

Maxime Ducamp, critique de l'époque, parle dès 1878, un an après la mort de Courbet, de réïfication de la femme, de la femme objet. Selon lui, en oubliant volontairement le reste des parties du corps du modèle, tête, pieds, mains, etc., Courbet a réduit la femme à son minimum pour ainsi dire gynécologique.

Le tableau est considéré insolent également parce qu'il dépeint le modèle avec le bout d'un sein en érection et les lèvres rouges : le modèle vient donc de jouir ou il est sur le point de la faire. L'artiste a osé montrer le désir, l'excitation du modèle et cela ne se fait pas, en 1866, point à la ligne.

Du point de vue pictural :
Le tableau est aussi jugé insolent parce qu'il s'agit justement d'un tableau. Un livre, une revue, un vidéo agissent dans un espace intime, privé. On peut refermer une revue et il existe un bouton on/off sur un moniteur télé. Il n'existe pas de tel bouton on/off sur un tableau, à moins d'y installer un rideau comme l'avait fait le collectionneur.

Le tableau agit dans un espace public et à cet égard, il implique la notion d'obscénité. Le mot obscène vient d'obscenus, qui veut dire de mauvais augure, en latin. Ob-scène : en dehors de la scène.

Si on peut tout faire, en privé, seul ou avec d'autres adultes consentants, on ne peut pas tout faire sur la scène publique. De la même façon, si on peut tout montrer en privé, on ne peut tout montrer en public.
« Cachez ce sein que je ne saurais voir... ». Or, la peinture agit dans l'espace public.

Finalement, si le tableau est scandaleux, pour certains bien-pensants, encore aujourd'hui, c'est surtout parce qu'il s'agit justement d'un tableau, d'une œuvre d'art. Dans la pensée populaire, la Peinture, un des grands et nobles Beaux-Arts, doit par définition élever l'âme et non la rabaisser au rang des pulsions plus ou moins inavouables. À la limite, l'art érotique peut être accepté, pourvu qu'il ne dépasse pas les bornes fluctuantes de la morale de l'époque dans laquelle on se trouve. Mais l'œuvre carrément pornographique risque de faire perdre, dans l'esprit d'un public peu averti, son statut d'œuvre d'art à l'objet en question.

En d'autres mots, pour certains esprits, l'œuvre est jugée dégradante pour la femme parce qu'elle réduit celle-ci au rôle de femme-objet et elle est considérée également dégradante pour la Peinture car, bien que peint, cet objet a perdu sa qualité d'œuvre d'art.

Il est certain que l'on n'appliquera pas les mêmes critères aux autres manifestations imagées, érotiques ou pornographiques que sont les imprimés, les revues, les vidéos et les images sur Internet parce que celles-ci n'ont pas le même statut que la « Divine » Peinture.

Mon opinion sur ce tableau
Pour ma part, je ne suis pas un historien patenté ni spécialiste de Courbet. Je suis un artiste qui vit en 2006, avec la morale de mon temps, du moins je suppose. Avec mes goûts personnels.
Je ne sais pas si L'origine du monde est un beau ou un bon tableau, ce n'est pas à moi à décider. Je considère ce tableau comme une curiosité, sans plus. Pour en avoir vu d'autres, j'estime que ce n'est certes pas le meilleur tableau de Courbet. Quoi qu'il en soit, bonne ou mauvaise, immorale ou pas, pornographique ou érotique, réaliste ou fantaisiste, il n'y a pas de doute, il s'agit d'une œuvre d'art. Une fabrication. Une œuvre de fiction picturale. Si c'est peint à l'huile sur une toile par un peintre connu et réputé (Courbet), si c'est encadré bellement et exposé dans un des musées les plus prestigieux du monde, il s'agit bien d'un tableau, non ? Le monde entier en convient : ce n'est pas la vérité, c'est un tableau. Ce n'est pas la réalité, c'est une oeuvre d'art qui devrait donc être évaluée en tant que telle. Ceci n'est pas une pipe dirait Magritte. Avez-vous une autre définition pour cet objet ?

Le problème vient du fait que les gens prennent la fiction (l'oeuvre peinte)  pour la réalité (ou la vérité...).

© Richard Ste-Marie
novembre 2000 / juin 2006


À propos de cette page sur Courbet et l'Origine du monde
Cette page web est une des 300 pages que contient ce site Internet.
Les compteurs installés au hasard sur certaines pages d'Arts Visuels Actuels indiquent le nombre de visiteurs par jour. Ma page d'accueil par exemple reçoit entre trois et huit visiteurs journellement. Curieusement, cette page sur Courbet et L'Origine du monde reçoit plus de cinquante visiteurs par jour. Elle est donc, sans conteste, la page la plus populaire de mon site. Je ne l'aurais jamais cru. Je ne sais pas si je dois m'en réjouir ou de m'en chagriner. Je suis partagé entre le plaisir d'être lu et d'être référé par d'autres sites qui traitent du sujet (1) et la gêne qu'on s'intéresse à moi et à mon travail pour une histoire de cul.

R.S.M.

Mon autre site radiomemoire.org rassemble plus de 400 interviews d'artistes que j'ai réalisées depuis 2002 (Documents audio mp3).

(1) Ma page est référée par des sites traitant d'art et de culture, mais elle est également référée par des sites peu recommandables qui n'ont rien compris à l'affaire...enfin...

Courbet 1866
...et Internet 2000 :
plus ça change...



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