14 janvier 2007

La madame est pas contente

bande

Au début des années soixante-dix, j'avais organisé la visite des ateliers où j'enseignais à l'École des arts visuels de l'Université Laval, à l'occasion d'une fin de semaine d'opération Portes Ouvertes de l'Université.

À l'époque, Jean-Pierre Morin et les frères Marchand étaient inscrits à mes cours; ils étaient des étudiants fort actifs et grands travailleurs. Jean-Pierre est devenu le sculpteur que l'on connaît et j'ai revu plus tard l'un des frères Marchand comme guitariste du groupe Madame, ce qui n'est pas trop mal. J'avais demandé aux étudiants d'être présent sur place toute la fin de semaine et de vaquer à leurs occupations régulières de sorte que le public puisse voir comment on fabrique des œuvres d'art. Les ateliers avaient été aménagés de belle façon en improvisant une mini exposition des travaux en cours.

Vers la fin du dimanche après-midi, nous étions tous un peu essoufflés d'avoir rencontré autant de gens en deux jours et nous avions hâte à cinq heures pour prendre l'apéro tous ensemble. Arriva alors un couple âgé (en fait ils avaient à peu près l'âge que j'ai maintenant!). La dame était toute petite, cinq pieds à peine et marchait deux pas devant son mari, un grand sec chauve à l'air sympatique.

«Je suis outrrrrrrée, monsieur!» Déclara-t-elle en fonçant sur moi.

J'étais alors à peine plus âgé que mes étudiants mais elle avait sans doute reconnu dans mon élégance inspirée et dans ma prestance lumineuse l'aura d'autorité qui me distingue naturellement de la horde des profanes.

«Je suis outttrrrrrée!

— Je vous entends madame, lui répondis-je aimablement tout en me demandant comment on peut mettre autant de T et de R dans un même mot. Puis-je vous aider?

— J'arrive de la Faculté des sciences, monsieur, et là, monsieur, on nous prend pas pour des imbéciles!

— ?!?

— À la faculté des sciences, monsieur, il y a plein de savants en sarrau qui travaillent dans leurs laboratoires. On peut les voir seulement à travers des vitrines tellement c'est important. Peut-être secret, allez savoir. 'Y a plein d'affiches marquées «Entrée interdite» «Danger». 'Ya plein de formules écrites aux tableaux qu'on comprend pas. Je vous dit que c'est savant! Des fois, un étudiant vient essayer de nous expliquer ce qu'ils font avec toutes leurs bouteilles et leurs tubes. Avec tous leurs instruments qui clignotent ou qui bouillent. Des appareils compliqués avec des boutons de toutes sortes, des régulateurs, des boutons-poussoirs, des cadrans et des manomètres, des manettes à glissoir, des leviers, des clefs d’ajustement, des voyants lumineux, et j’en passe. Ça c'est de la science, monsieur! Elle se tut, complètement esssssssoufffffffflée.

— Je vois, lui répondis-je simplement. Et de quelle science s'agissait-il?

— Je ne sais pas trop, vous savez, c'est tellement savant qu'on ne comprend pas tout!

— Ah bon.

— Ici, monsieur, fit-elle en reprenant son courage et en désignant l'atelier avec mépris, 'y a rien à comprendre! Ici c'est plein de morceaux de bois et de métal collés ensemble, sans queue ni tête! C'est plein de «tableaux», comme ils disent, avec de la peinture garrochée n'importe comment dessus quand c'est pas à côté! 'Y a plein de jeunes qui niaisent dans les coins. Non, mais, nous prenez-vous pour des imbéciles? Moi, je vous le dit, 'y a rien à comprendre ici. C'est nul! Je suis outttrrrrrrrée!

Son déchaînement avait rassemblé le peu de visiteurs qui restaient dans l'atelier. Tous attendaient ma réaction. Certains avec amusement, d'autres opinaient depuis le début de sa harangue et s'étaient rapprochés d'elle dans un front commun, meute inquiète attendant la délivrance. Ou l'hallali. Le mari, pour sa part, s'était éloigné discrètement et contemplait la dernière sculpture de Jean-Pierre Morin.

— Voulez-vous dire, madame, qu'en sciences c'est génial, à preuve: vous ne comprenez rien, tandis qu'ici, vous ne comprenez pas: c'est donc évidemment nul?

— Moi je vous dis que des «tableaux» de même, je pourrais vous en faire n'importe quand, je vous en passe un papier!

J'entendis des «ouais!» et des «bien parlé!» dans la meute ragaillardie. Je me serais cru dans un film de Romains où la plèbe grogne «qu'on le pende!», «crucifiez-le!».

— Donnez-moi un pinceau pis d'la peinture et vous verrez, j'vas vous en faire moi, un tableau de même!! En deux minutes, n'importe quand!! Mon petit-fils de trois ans fait mieux!

Je n'avais pas l'intention d'insulter ou de malmener qui que ce soit, après tout ces gens étaient des invités, mais là, assez c'était assez.

— Qu'à cela ne tienne, madame, lui dis-je avec le ton le plus amical et le plus enjoué possible. N'importe quand, vous dites? Est-ce que samedi ou dimanche prochain vous va? Je vais venir ici vous apporter tout ce dont vous avez besoin. Que vous faut-il? Une toile brute ou une toile préparée? De quelle façon? Montée sur cadre ou juste épinglée au mur? Préférez-vous un panneau? De bois ou de masonite? Combien de couches de gesso, avec ça? Allez-vous peindre à l'huile ou à l'acrylique? Peut-être aimeriez-vous travailler à l'encaustique ou à la tempera? À l'aquarelle? Avec des brosses ou des pinceaux? Quel type et quel numéro, les pinceaux? À la spatule? Avez-vous besoin de siccatif, de vernis ou de médiums? Avez-vous besoin d'un modèle vivant?

La dame reprit ses esprits et, cherchant son mari dans la salle elle dit: «Viens, Albert, on s'en va! On se moque de nous ici.»

— Je vous assure que je suis sérieux, madame, c'est vous qui me dites que vous me feriez ça en deux minutes. Je vous donne tout ce que vous me demanderez, je paierai même de ma propre poche.»

J'espérais que ma sincérité paraisse évidente. La meute s'était détendue quelque peu, les gens avaient pris l'air soulagé de ceux qui n'ont pas été choisis pour monter sur la scène participer au spectacle de l'humoriste. Le mari me jeta un regard complice et je me souviendrai toujours du petit sourire en coin qu'il m'adressa en sortant de la salle.

La dame sortit sans me regarder. Outttttrrrrrée. J'invitai alors les autres visiteurs à faire le tour de l'atelier avec moi et mes étudiants qui prirent la peine de leur expliquer leur travail. Nous sortîmes de l'atelier, étudiants, visiteurs et moi-même vers les sept heures, non sans avoir bu gaiement ensemble toute la bière des frères Marchand.

© Richard Ste-Marie / 14 janvier 2007