1er janvier 2005

Le tabac
À ceux qui ont pris la résolution d'arrêter de fumer en 2005

D’abord, on interdit de le montrer à la télévision, d’en parler à la radio ou d’en faire la publicité dans le journal. Le tabac était interdit de publication.

On retira les insignes portant les marques de commerce des uniformes des commandités — coureurs automobiles, skieurs ou grands navigateurs. Bien entendu, il n'était pas défendu, pour les entreprises, de commanditer les festivals de toutes sortes ou les événements sportifs et culturels en général, mais il fut interdit d’exhiber publiquement les stigmates de leur support à ces activités. Aucun produit du tabac ne devait être vu au cinéma.

Progressivement, il fut défendu de fumer dans les édifices gouvernementaux, les ministères, les aéroports, les services publics. Puis, l’interdiction s’étendit à tout espace public, banques, lieux de travail, écoles, établissements de loisirs. C’était vers la fin du siècle dernier, mais ça ne faisait que commencer.

Au début du vingt et unième siècle, l’interdiction de fumer qui ne s’appliquait jusqu’alors qu’à l’intérieur des édifices s’étendit aux espaces extérieurs. En premier lieu aux abords immédiats des bâtisses puis, rapidement, aux grand espaces ouverts, les stades et les sites de foire. Progressivement, la prohibition s'appliqua à tout rassemblement public, piquets de grève, célébrations sportives, manifestations de toutes sortes, fêtes populaires, concerts ou marches de protestation. En 2008, certaines municipalités étendirent l’interdiction permanente à certaines places publiques, parcs, squares, carrefours, ou à de grandes avenues connues pour leur achalandage.

Deux ans plus tard l’interdiction frappa des quartiers entiers, lieux d'affaires, centres-ville commerciaux, cités universitaires, arrondissements à forte population juvénile. Partout dans le monde, dès 2013, des petites villes commencèrent à interdire la fumée sur l’ensemble de leur territoire, sous peine d’infraction au code municipal régissant la santé publique. Vers 2016 toutes les grandes villes du monde avaient emboîté le pas.

Dorénavant, on ne pouvait fumer que chez-soi. Et encore fallait-il être propriétaire de sa maison car les propriétaires d’édifices à logement ne louaient qu’aux non-fumeurs, la loi du logement les y obligeant.

Les peines infligées à ceux qui se faisaient prendre à fumer en public furent graduellement haussées afin de décourager toute tentative de délinquance. La récidive fut taxée sévèrement. On alla même jusqu'à imposer des peines plus sévères aux mineurs, question de tuer le mal dans l’œuf. Outre les taxes sur le tabac qui devinrent carrément prohibitives —jusqu’à 800% dès le début des années vingt — les redevances fiscales des commerces qui vendaient du tabac furent portées à des sommets incomparables avec n’importe quel autre commerce. Ce qui fit grimper les prix.

Le nombre de ces établissements fut d’ailleurs réduit petit à petit, par décret, de sorte qu’il fut de plus en plus difficile de se procurer du tabac. Certaines villes américaines interdisaient déjà la vente libre des produits du tabac sur leur territoire dès 2022, peu à peu, l'interdiction s'étendit aux états. On ne pouvait dorénavant acheter du tabac que par correspondance.

Le 25 décembre 2031, Armand Chiasson, 82 ans, vieil excentrique fumeur depuis 1958, mit le feu à son lit avec sa cigarette artisanale non pourvue du mécanisme d’auto-extinction obligatoire. Il eut juste le temps de se précipiter dehors avant de voir les flammes détruire sa maison.

Sa compagnie d’assurance refusa de l'indemniser. Au procès qu’il intenta à ses assureurs, il fut établi qu’Armand Chiasson avait eu une conduite dangereuse en fabriquant lui-même ses cigarettes et que c’était dès lors un acte illégal qui avait causé l’incendie. Victime de sa propre turpitude, Armand fut considéré comme responsable du tort causé envers lui-même. La cour donna raison à l’assureur. La décision fit jurisprudence et eut des conséquences qui dépassèrent ce jugement puisqu’à partir de 2032, toutes les polices d’assurance continrent des clauses stipulant qu’aucune indemnité ne serait versée à l’assuré pour un tort causé à sa propriété par l’utilisation directe ou indirecte des produits du tabac ou de ses accessoires, cigarettes, pipes, cendriers, ou autres objets assimilables. Depuis 2025, les régimes d’assurance-maladie, publiques ou privées, ne couvraient plus les maladies ou même la mort causées par l’usage du tabac; mais à présent, cette restriction s’appliquait également aux biens des personnes.

Vers les années 2040, on estimait qu’à peine trois ou quatre pour cent de la population adulte s’adonnait au tabagisme qui était devenu d’ailleurs un très grand luxe, les prix du tabac dépassant largement celui des très grands vins ou spiritueux. Dans les années cinquante, le pourcentage baissa à moins de deux pour cent.

En 2061, une affaire judiciaire retint l’attention du monde entier. Le père d'un jeune homme mort d’une maladie respiratoire grave fut inculpé d’homicide involontaire et fut comdamné à 14 ans de prison quand la cour décida que son habitude avouée du tabac était directement responsable de la maladie de son fils alors qu’il était pleinement conscient des effets néfastes des fumées secondaires.

Suite à cette affaire, les fumeurs furent d’abord obligés d’afficher, à la porte de leur domicile, un avis annonçant qu’il s’agissait d’un endroit fumeur. Puis, ils durent porter un macaron stipulant leur habitude du tabac. Peu à peu fumer la cigarette devint un acte illégal.

Le pas définitif contre la cigarette fut franchi le 18 octobre 2065. L’usage du tabac fut déclaré acte criminel passible de la peine de mort.

© Richard Ste-Marie / 1er janvier 2005


Photo: lokozen / www.sxc.hu

Arrêter de fumer
Conseil québécois sur le tabac et la santé
Imperial tobacco

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